Bassia Tsiboukmakher
Chapitre X
Je me bornerai à dire que le rabbin Avrohom Broda arriva au moment prévu. Il fut accueilli à Metz avec de grands honneurs. On lui construisit une maison avec une pièce réservée à l'étude et son propre fauteuil. À ma connaissance, cela ne s'était jamais produit à Metz. On pourrait beaucoup parler de sa personnalité, de son érudition et de ses bonnes actions, surtout de la manière dont il passait ses jours et ses nuits penché sur ses livres savants et enseignait la Torah aux Juifs. Chacun sait qu'il prenait des enfants qui ne savaient presque rien et en faisait des élèves assidus. C'était un grand érudit de Torah.
Mais notre joie prit bientôt fin. Ce grand savant accepta de devenir le rabbin de Francfort. Nos dirigeants eurent beau le supplier de rester à Metz en lui offrant tout ce qu'il souhaiterait, il ne changea pas sa décision.
Après son départ, de mauvais jours vinrent pour nous : certains tombèrent malades, d'autres subirent de lourdes pertes financières.
Beaucoup de jeunes femmes robustes moururent, des femmes dont on ne pouvait rien dire de mauvais. Tous étaient dans le deuil. Que le Seigneur manifeste Sa miséricorde et détourne Sa colère de nous et de tout Israël.
Chapitre XI
Je ne peux manquer de vous raconter le malheur qui s'abattit sur notre communauté un Chabbat, pendant la fête de Chavouot de l'année 5475, en mai 1715.
Ce jour-là, hommes, femmes et enfants se trouvaient tous à la synagogue. Le grand chantre Yokel, de la ville polonaise de Rzeszów, venait de commencer la prière du matin. À peine avait-il chanté : « Toi, Seigneur, dans toute Ta force et Ta puissance… », que beaucoup de fidèles entendirent soudain des craquements et un fracas, comme si quelque chose se brisait au-dessus de leurs têtes.
Les femmes assises à la galerie supérieure crurent que le plafond s'effondrait. Le fracas les effraya et elles se précipitèrent vers la sortie, ne pensant qu'à se sauver.
Toutes se ruèrent vers l'escalier ; quelqu'un tomba et les autres piétinèrent celles qui étaient à terre. En quelques minutes, six femmes périrent et plus de trente furent blessées et mutilées, certaines si gravement que les chirurgiens luttèrent plusieurs mois pour leur sauver la vie.
Si elles avaient quitté la synagogue dans l'ordre, personne n'aurait souffert. Parmi elles se trouvait une vieille femme aveugle qui ne pouvait courir et dut rester à sa place. Elle y demeura jusqu'à ce que « la fureur soit passée ». Rien de mal ne lui arriva ; elle rentra chez elle saine et sauve.
Les survivantes sortirent en courant dans la rue, la plupart, hélas, les cheveux découverts — selon la loi juive, les femmes juives mariées doivent couvrir leurs cheveux — et les vêtements déchirés.
Plus tard, certaines me racontèrent qu'elles avaient voulu se sauver sans savoir comment, puis étaient retournées à leurs places en disant : « Si nous devons mourir, mieux vaut mourir dans la synagogue que d'être piétinées dans l'escalier ! » Plus de cinquante femmes se débattaient en effet dans un amas de corps humains sur les marches, toutes entassées, les mortes agrippées aux vivantes.
Les hommes se précipitèrent vers elles, chacun cherchant à sauver les femmes de sa famille. Mais combien il fut difficile de les dégager ! Sans savoir ce qui s'était passé, de nombreux bourgeois accoururent dans la Judengasse, avec des échelles et des haches.
Ceux qui étaient assis dans la synagogue même avaient également entendu le fracas, cru que le toit s'effondrait et commencé à crier à leurs femmes de fuir, ce qui amplifiait le désordre et la terreur.
Vous pouvez imaginer le chagrin qui saisit tous les cœurs : six femmes mortes, six jeunes femmes qui, une minute auparavant, étaient en pleine force et en parfaite santé ! Seigneur, aie pitié de nous ; ne Te mets pas en colère contre nous et contre tout Israël !