Rabbanite Yemima Mizrahi
Un nouveau mois commence : Kislev, le temps des miracles.
Mais dans notre paracha Vayetsé également, Rabbi Yonatan ben Ouziel dénombre cinq miracles qui arrivent à Yaakov sur le chemin de Beer Chéva à 'Haran : les pierres sous sa tête s'unissent en une seule, le trajet se raccourcit, le soleil se couche deux heures plus tôt, il fait un rêve prophétique et l'eau du puits monte à sa rencontre…
Celui qui ne croit pas possible de dépasser les limites de la nature ne pourra pas construire un foyer juif.
Un chidoukh est un miracle, un mariage est un miracle, une grossesse est un miracle, élever des enfants est un miracle. Nous voyons comment Yaakov construit un foyer juif. Nous apprenons de lui qu'il faut compter sur un miracle. Lorsque nos Sages ont dit qu'on ne doit pas compter sur les miracles, ils parlaient des miracles évidents, manifestes. Les miracles cachés, en revanche, constituent toute notre vie.
Quand on me demande si je compte sur les miracles, je réponds toujours : « Bien sûr ! Sur quoi d'autre compter, sinon sur les miracles ? »
Le mot hébreu pour « miracle », ness, comporte deux lettres : noun et samekh — nismakh, celui sur qui l'on s'appuie, et somekh, celui qui s'appuie. Le miracle nous soutient lorsque nous comptons sur lui. On se moque toujours des Israéliens qui font un geste de la main en disant : « Tout ira bien. » Il ne faut pas s'en moquer : cette attitude face à la vie repose sur une foi pure et simple.
Cette disposition à faire confiance est inscrite en nous, les Juifs. Et nous avons sur qui compter : notre Père céleste. Nous devons croire que le mois de Kislev qui arrive renouvellera aussi pour nous les miracles. En hébreu, le mot « mois », 'hodech, est apparenté à 'hadach, « nouveau ».
L'auteur du Pri Tsadik, Rabbi Tsadok HaCohen de Lublin, écrit que le nom d'un mois en révèle le sens.
Le sens de Kislev est le bita'hon bé-ness, la confiance dans le miracle. Le livre des Proverbes dit : « Hachem yihyé vé-khislékha », c'est-à-dire que le Tout-Puissant sera ton appui ; tu peux Lui faire confiance et compter sur Lui. Rabbi Tsadok écrit que chaque membre du peuple d'Israël doit avoir une grande confiance dans le Tout-Puissant. Il cite aussi le Sefer Yetsira, qui indique que la lettre du mois de Kislev est le samekh.
Il faut compter sur un miracle, car nous devons parfois dépasser les limites de notre nature et transformer les traits avec lesquels nous sommes nés.
L'auteur du Mei HaChiloa'h écrit : Lavan nomme ses filles selon leur nature. Il appelle l'aînée Léa et la cadette Ra'hel. Pourquoi ces noms ? Autrefois, les gens savaient lire sur le visage d'un nouveau-né quelle serait sa nature. L'aînée naît, on la regarde : oui, c'est Léa. La cadette naît : c'est clair, c'est Ra'hel.
Que signifie Ra'hel ? Celle qui retient ses sentiments : quoi qu'il y ait dans son cœur, cela n'atteint pas ses lèvres. Ra'hel se contient, car « ra'hel lifné gozézéha néélama » : comme une brebis qui reste silencieuse pendant qu'on la tond. C'est ainsi que Lavan la définit à sa naissance. Et Léa ? Comme une adama léa, une terre fatiguée. Elle attend passivement son salut.
L'auteur du Mei HaChiloa'h dit : regardez comment toutes deux changent leur nature innée…
Ra'hel se tait si longtemps que même Yaakov lui dit : « Cesse de te taire ! » Mordekhaï dit la même chose à Esther, descendante de Ra'hel. Esther « ne révèle au roi ni son peuple ni son origine », mais Mordekhaï lui dit : « Si tu gardes le silence maintenant… »
Ra'hel, il faut parfois cesser de garder le silence : tu dois commencer à crier ta détresse. Lorsqu'elle dit : « Donne-moi des fils », Yaakov répond : « Suis-je à la place (ta'hat) du Tout-Puissant ? » Le Kli Yakar donne un beau commentaire fondé sur un autre sens du mot ta'hat : « sous ». Yaakov dit : je ne suis pas « sous D.ieu » ; je n'ai pas ta peine, j'ai des enfants.
Ne comprends-tu pas qu'une femme dans la souffrance est « ta'hat Élokim » ?! Tu es sous D.ieu, juste sous le Kissé HaKavod, le Trône de Gloire !
Pourquoi me demandes-tu donc de prier ? Quelle que soit l'intensité de ma prière, elle ne sera pas entendue comme ta prière pleine de douleur. Ouvre la bouche, Ra'hel ! Prie toi-même pour toi !
C'est si difficile, car Ra'hel est silencieuse et discrète par nature. Il lui est difficile de crier, difficile de pleurer. Et Ra'hel sort — vayetsé — des limites de sa nature et prie pour elle-même : naftoulé Élokim niftalti, « Dans des luttes divines, j'ai lutté avec ma sœur et j'ai vaincu. » Qu'il est difficile aux femmes douces de s'obstiner, d'exiger et de demander…
Et comment Léa dépasse-t-elle ses limites ? Léa qui attend sans cesse son salut ? Sa bouche est ouverte comme une adama léa, une terre sèche et crevassée. Léa, qui selon le sens simple du texte est une icha sénoua, une femme mal-aimée, fait un effort sur elle-même : « Yaakov revint des champs le soir, et Léa sortit à sa rencontre et dit : Tu dois venir chez moi, car je t'ai engagé avec les mandragores de mon fils ! »
Combien nous devons apprendre de notre matriarche Léa à prendre nous-mêmes l'initiative du chalom bayit, la paix du foyer.
C'est si difficile, si contraire à ta nature. Léa prie ; ses yeux se sont affaiblis à force de pleurer ; elle se tourne vers le Tout-Puissant ; elle est toute spiritualité. Quel rapport a-t-elle avec la matérialité ? Pourtant, il est écrit qu'Issakhar est un 'hamor garem, « un âne à forte ossature » (Genèse 49,14). Le mot garem a la même racine que garam, être la cause : l'âne a donc été la cause. L'âne de Yaakov, en s'approchant de la tente de Léa, l'a amenée à sortir accueillir son mari. « Soudain », la matérialité apparaît chez une femme qui ne fait que prier.
Le Tout-Puissant s'adresse à nous à travers la paracha : pour construire un foyer juif, tu dois compter sur le miracle qui te permettra de changer ta nature. Les enfants t'obligeront à sortir de cette nature, de ta manière habituelle et innée de te conduire. Et pas seulement les enfants : tes relations avec ton mari et ta famille aussi. Tôt ou tard, tu devras « dépasser tes limites » ! Il suffit de croire que le Tout-Puissant nous donne réellement la force d'accomplir tous ces changements miraculeux en nous.
Préparé par Z. Skarjinskaïa