Sarah Yokhéved Rigler
Soixante-quinze orphelines de Calcutta m'ont appris à comprendre véritablement la gratitude. Il m'a fallu dix ans pour assimiler cette leçon.
Bien qu'il s'agisse de ma deuxième longue période de travail dans cet orphelinat de Calcutta, les conditions de vie des filles continuaient à me surprendre. En grandissant, j'avais ma propre chambre ; elles n'avaient même pas leur propre lit. Elles dormaient à deux sur de fins matelas étalés au sol, sous une couverture et une moustiquaire. Le jour, les matelas étaient empilés dans un coin, et la pièce servait aux jeux et aux devoirs.
Leur seul espace personnel était un tiroir de la taille d'une grande boîte à chaussures. Chacune y rangeait tous ses biens : celle de ses deux robes de coton qu'elle ne portait pas à ce moment-là, deux crayons et un cahier. Environ vingt-cinq filles possédaient une paire de sandales qu'elles mettaient pour sortir lors d'occasions solennelles. Une douzaine avaient une jolie robe offerte par une grand-mère démunie. C'était tout. Aucun autre vêtement. Pas de brosse à dents. Pas de crayons. Aucune n'avait assez d'affaires pour remplir sa boîte. Pourtant, c'était le groupe le plus joyeux et le plus aimant que j'aie jamais connu. Je les aimais énormément.
Les filles m'avaient convaincue de leur enseigner l'anglais. Un jour, nous avons travaillé sur les contraires : grand et petit, mince et gros, riche et pauvre. Après avoir expliqué les mots en anglais simple, je faisais venir une fille devant la classe et demandais : « Bhavani est-elle mince, grosse ou entre les deux ? »
Les filles levaient la main, et celle que je choisissais répondait : « Bhavani est mince. »
Elles étaient intelligentes et avides d'apprendre. La leçon se déroulait parfaitement jusqu'au moment où j'ai demandé à Lakshmi de se placer devant la classe. Désignant cette fille maigre et pieds nus, vêtue d'une simple robe blanche, j'ai demandé : « Lakshmi est-elle riche, pauvre ou entre les deux ? »
Deux douzaines de mains se sont levées. J'ai interrogé une fille. D'une voix forte et dans un anglais impeccable, elle a répondu : « Lakshmi is medium. » (« Lakshmi est entre les deux. »)
Manifestement, elle n'avait pas compris le sens du mot. Comme toutes les filles, Lakshmi vivait dans une extrême pauvreté, une réalité qu'elles acceptaient avec une joyeuse force d'âme. J'en ai interrogé une autre. Elle a répondu avec empressement : « Lakshmi est entre les deux. »
J'ai de nouveau expliqué les mots « riche » et « pauvre », cette fois en bengali pour éviter tout malentendu. Puis j'ai demandé à toute la classe : « Lakshmi est-elle riche, pauvre ou de condition moyenne ? »
Dans un chœur joyeux, elles ont toutes lancé : « Lakshmi est entre les deux. »
J'étais complètement déconcertée. Comment ces filles pouvaient-elles considérer Lakshmi, et donc elles-mêmes, autrement que comme pauvres ?
Après la leçon, je suis retournée dans ma chambre, ma propre chambre individuelle, et j'ai essayé de comprendre. Les filles savaient pourtant que la plupart des enfants, même dans la pauvre Calcutta, avaient davantage qu'elles. Elles allaient à l'école avec des filles « normales », qui avaient des parents, des chaussures et de jolis rubans colorés dans les cheveux.
J'ai analysé attentivement ce qu'elles possédaient. Ma liste comptait finalement quatre éléments : un abri des plus rudimentaires, de la nourriture, une éducation et des amies. C'était tout.
Mais qu'en était-il de tout ce qu'elles n'avaient pas ? Aucune n'avait de dot, sans laquelle les perspectives de mariage étaient faibles.
Aucune ne possédait un seul livre ou jouet. Aucune n'avait jamais d'argent pour s'offrir une friandise ou une babiole. Quel incroyable élan de l'imagination, ou du cœur, les avait conduites à penser qu'elles n'étaient pas pauvres ? Cette question est restée comme une écharde dans mon esprit pendant dix ans.
À quoi ai-je droit ?
Dix ans plus tard, j'étudiais la Torah à Jérusalem. Le rabbin expliquait pourquoi notre matriarche Léa avait appelé son quatrième fils Yéhouda, un nom provenant de la racine « remercier ». Puisque le mot « Juif » vient du nom Yéhouda, la gratitude fait, d'une certaine manière, intrinsèquement partie de l'identité juive.
Mais pourquoi Léa avait-elle attendu son quatrième enfant pour utiliser ce nom ? N'était-elle pas plus reconnaissante pour son premier enfant que pour le quatrième ?
Le rabbin, citant les commentateurs classiques, expliqua que Jacob savait qu'il aurait douze fils. Comme il avait quatre épouses, chacune s'attendait à mettre au monde trois fils.
À la naissance de ce quatrième fils, Léa sentit qu'elle avait reçu davantage que sa part. Elle l'appela donc Yéhouda en disant : « Cette fois, je remercierai le Tout-Puissant. »
Nous en tirons un principe essentiel : La gratitude ne dépend pas de ce que nous avons, mais de ce que nous avons par rapport à ce que nous pensons mériter.
Si vous travaillez assidûment, vous n'éprouvez généralement pas une gratitude particulière en recevant votre salaire. Même une prime de fête peut vous sembler naturelle et ne pas susciter un grand élan de reconnaissance, sauf si son montant dépasse largement ce que vous estimez mériter.
Le contraire de la gratitude est le sentiment qu'une chose vous est due. L'attitude « Je le mérite » transforme chaque cadeau en salaire.
Reconnaître le bien
En hébreu, la gratitude s'appelle hakarat hatov, littéralement « reconnaître le bien ». Le secret de cette expression est que la gratitude ne dépend pas du fait de recevoir quelque chose de bon, mais de reconnaître le bien que l'on possède déjà.
La gratitude dépend donc entièrement de la conscience. Elle nécessite un retour aux bases : reconnaître toutes les choses élémentaires que nous tenons habituellement pour acquises. Quoi qu'il nous manque et quelles que soient nos difficultés, chacun de nous peut trouver une multitude de choses pour lesquelles être reconnaissant.
Si vous avez perdu de l'argent en Bourse, mais avez toujours vos enfants, vous pouvez en être reconnaissant.
Si vous avez perdu votre emploi, mais avez conservé la santé, vous pouvez être reconnaissant.
Si vos jambes ne vous permettent plus de marcher, mais que vous pouvez bouger les bras, vous pouvez en être reconnaissant.
À qui s'adresse notre gratitude ?
Outre reconnaître le bien et considérer ce que l'on a comme un cadeau plutôt que comme un salaire, la gratitude comporte un autre élément.
Une idée fausse empêche beaucoup de personnes de ressentir une vraie gratitude. Certains pensent que, comme l'amour, elle est une sensation chaleureuse qui naît quelque part en soi après une deuxième portion de dessert à la fin du repas de Chabbat. Mais cette agréable sensation n'est pas de la gratitude : c'est le rassasiement. Elle ne devient de la gratitude que lorsque vous comprenez que votre mère ou votre épouse a travaillé pour préparer ce gâteau mousseux, et que vous éprouvez de la reconnaissance envers elle.
La gratitude comme l'amour doivent s'adresser à quelqu'un. La vraie gratitude signifie que je remercie celui qui m'a offert ce que j'ai reçu.
Du point de vue de la Torah, tous les êtres humains sont des créatures. La vie et chacune de ses composantes, des minuscules poils du nez aux milliers d'enzymes, sont des dons du Créateur. Rien ne nous est dû. Nous remercions le Tout-Puissant pour tout.
Une recette de gratitude
De tout cela, nous déduisons quatre étapes vers la gratitude :
- Reconnaissez le bien que vous possédez.
- Reconnaissez qu'il s'agit d'un cadeau, et non de quelque chose que vous avez mérité.
- Identifiez la source du cadeau : le Tout-Puissant ou une personne.
- Exprimez votre gratitude.
Selon le judaïsme, la gratitude est le fondement de tout : la foi, la joie, la révérence et l'amour du Tout-Puissant. C'est seulement lorsque nous reconnaissons tout ce qu'Il nous a donné et combien peu nous le méritons que nous pouvons parvenir à la foi et à l'amour.
Il n'est donc pas étonnant qu'un Juif doive commencer chaque journée en exprimant sa gratitude pour la vie elle-même, en récitant Modé ani : « Je Te remercie, Roi vivant et éternel, de m'avoir rendu mon âme avec compassion ; grande est Ta fidélité. »
Vous remarquerez que cette seule phrase réunit tous les éléments de la gratitude. Elle remercie la source divine de la vie pour le don le plus fondamental : la vie elle-même. Il n'existe pas de meilleure façon de commencer la journée.
Après s'être lavé et habillé, un Juif continue à remercier le Tout-Puissant pour ce qui risquerait de passer inaperçu. Quatorze courtes Bénédictions du matin concentrent notre conscience sur la gratitude pour des capacités aussi élémentaires que voir, bouger, se tenir droit et marcher. Certains de ces dons inspirent facilement une reconnaissance sincère. Mais nous pouvons ignorer d'autres bénédictions au point d'avoir parfois besoin d'un choc pour les apprécier.
Personnellement, je ne parvenais pas à prendre au sérieux une bénédiction précise avant de subir une opération abdominale en urgence. J'étais dans un lit d'hôpital, gémissant de douleur, lorsque l'infirmière m'a demandé de me lever et de marcher un peu. Je l'ai crue folle. Ce n'est que lorsque ses encouragements doux sont devenus insistants que je me suis forcée à m'asseoir puis à me lever prudemment, chaque mouvement me tordant de douleur. Finalement, j'ai réussi à me mettre debout, mais tout ce que je pouvais faire était d'avancer de quelques pas dans la chambre, courbée en deux.
L'infirmière répétait : « Tenez-vous droite », mais j'avais trop mal au ventre.
Puis l'heure de la prière du matin est arrivée. Debout près du lit, courbée comme un vieillard accablé par les années, j'ai atteint la bénédiction : « Béni sois-Tu, Tout-Puissant, notre Dieu, Roi de l'univers, qui redresses ceux qui sont courbés. » J'ai failli pleurer. Comment avais-je pu auparavant passer si vite sur cette bénédiction ? Comment avais-je pu tenir pour acquise la « simple » capacité de me tenir droite ? Pourquoi fallait-il la perdre pour pouvoir l'apprécier à sa juste valeur ?
Il m'a fallu beaucoup de temps pour comprendre pourquoi mes petites orphelines bengalies se considéraient comme « moyennes » plutôt que démunies. Elles connaissaient le secret de la gratitude : elles voyaient le peu qu'elles possédaient comme un cadeau, au lieu de penser qu'elles méritaient davantage. Elles incarnaient l'enseignement des Pirké Avot : « Qui est riche ? Celui qui est satisfait de sa part. »