Rav Yonathan Eybeschutz
Bénédiction ראה בענינו – « Considère nos afflictions »
Il faut ici prier pour la délivrance d’Israël. Mais il ne faut pas avoir à l’esprit que nous serons alors princes et grands de ce monde et que tous ses biens seront à notre disposition — même si, en réalité, il en sera bien ainsi — car que représentent pour l’homme tous ces biens passagers, qui apparaissent en une nuit et disparaissent en une nuit ? Toutes les pensées doivent tendre à atteindre la plénitude et la perfection, mais avant tout à sanctifier le grand Nom du Très-Haut, qu’Il a lié à nous, afin qu’il ne soit pas profané parmi les nations. C’est là le fondement de la joie que nous apportera la délivrance, si le Très-Haut le veut, bientôt, de nos jours, lorsque toutes les nations apprendront que « leurs pères leur ont légué le mensonge » (voir Yirmiyahou, 16:19), et que le Très-Haut, Lui seul, est Roi de toute la terre, et qu’Il est le D.ieu d’Israël, en vérité, pour l’éternité. Tel est le sens des mots : « Et délivre-nous bientôt pour Ton Nom. »
Il faut prier pour cela même si nous ne sommes pas dignes de la délivrance : le Très-Haut ne peut-Il pas accomplir aussi ce qui dépasse les lois de la nature ? Pour Lui, il n’existe aucune différence entre le naturel et le surnaturel ! Tout se déroule conformément à l’attribut de justice, car l’ordre naturel découle de la justice ; lorsque le Très-Haut agit selon l’attribut de justice, cela signifie qu’Il agit conformément à la nature. Mais lorsqu’Il agit sans appliquer la justice, cela signifie qu’Il n’agit pas conformément à la nature. Alors, dans Sa grande miséricorde, Il « brise » la nature et nous accorde plus de bien que ne l’exigerait la mesure de la justice. C’est pourquoi, lors du partage de la mer, Il est comparé à un vaillant guerrier (voir Chemot, 15:3) : Israël n’était pas digne de ce miracle, et le Très-Haut l’a accompli pour Son grand Nom — un miracle qui ne relevait pas de la justice et dépassait la nature —, et c’est pourquoi Il est comparé à un vaillant guerrier. Nous prions donc pour qu’Il accomplisse pour nous, par Sa puissance et Sa main forte, un miracle qui aille à l’encontre de la nature et ne relève pas de la justice. Tel est le sens des mots : « Car Tu es D.ieu, un puissant Libérateur. »
L’homme doit prendre à cœur le fait qu’une délivrance se produit chaque jour et que le Très-Haut entend les prières d’Israël, surtout la prière de la communauté, qui ne sera jamais mal accueillie. Chaque jour se dressent contre nous des gens qui veulent nous anéantir, mais Il nous sauve de leurs mains ; c’est la délivrance qui survient chaque jour. C’est pourquoi il a été institué de dire « qui délivre Israël », au présent, car chaque jour Il délivre, rachète et sauve. Ainsi, lorsqu’il se tient debout pour prier, l’homme doit prendre conscience que le moment présent est un temps de détresse pour Israël, que beaucoup nous font la guerre pour anéantir le reste de Jacob [tant physiquement que spirituellement], à D.ieu ne plaise, et qu’un seul pas le sépare de la mort. Lorsqu’il voit que la journée s’est écoulée sans que les projets des ennemis et des oppresseurs d’Israël se soient réalisés, « qu’Israël se réjouisse en son Créateur » (Tehilim, 149:2), car le Très-Haut a entendu notre prière.
Bénédiction רפאנו – « Guéris-nous »
Il faut ici prier pour tous les malades de la ville, ainsi que pour tous les malades du peuple d’Israël, et compatir à leurs souffrances, car tout Israël forme une seule âme et un seul corps ; si l’un des membres d’Israël tombe malade, c’est une partie de ce corps qui est malade. Que personne ne dise : « Pourquoi devrais-je me soucier de lui ? Il n’est ni mon parent ni mon défenseur ! » Il faut au contraire prier de tout son cœur pour tous les malades, comme si ses propres enfants et frères étaient malades, à D.ieu ne plaise : ne multiplierait-il pas alors ses prières, n’épancherait-il pas devant le Très-Haut la douleur de son âme ? C’est ainsi qu’il faut prier pour toute personne du peuple d’Israël. Soit parce qu’il n’est personne en Israël qui n’ait une part dans les mitsvot, et que son âme reste en vie par le mérite de cette part ; soit parce que, même si ce malade est un méchant invétéré, il est absolument évident qu’il faut prier pour sa santé, afin qu’il ne meure pas chargé de fautes : s’il guérit, peut-être réparera-t-il le mal qu’il a fait ! S’il meurt sans l’avoir réparé, à D.ieu ne plaise, il manquera un organe à ce grand corps que constitue la communauté d’Israël ; or la Présence divine ne peut reposer sur un corps mutilé. Il existe encore une raison de prier pour le méchant : lorsque le Très-Haut exerce la justice en Israël, même contre les méchants, la colère s’embrase dans les Cieux, et, en de tels moments, même les personnes méritantes peuvent être atteintes par la mesure de la justice, à D.ieu ne plaise, car qui pourrait résister à Sa colère ? Il faut donc prier pour éteindre cette colère ardente. Le fondement de cette prière est la demande de guérison de la maladie d’Israël, pour la communauté d’Israël en exil, qui est « malade d’amour » pour le Très-Haut (voir Chir Hachirim, 2:5). Cette guérison exige un grand éveil et un grand retour vers Lui.
Il faut également prier pour les sages de la Torah, dont les forces sont épuisées par l’ardeur qu’ils mettent à l’étudier ; nous avons le devoir de prier pour leurs besoins, leur bien-être et l’affermissement de leurs forces. Car ils sont les gardiens de la Torah, qui transmettent la tradition authentique de la Torah orale ; nos âmes sont liées à leurs âmes, et s’il n’y a pas de sages, à D.ieu ne plaise, nous n’avons pas de vie !
Bénédiction ברך עלינו... אֶת השנה הזאת – « Bénis pour nous… cette année »
L’homme doit ici prier pour sa subsistance, car la nourriture pour laquelle on n’a pas préalablement prié dans la prière pour la subsistance est un « pain impur ». C’est pourquoi l’homme doit, au moins lors de la prière du matin, demander au Très-Haut de lui envoyer la portion de subsistance qui lui est destinée, afin qu’elle lui parvienne par des moyens permis et non interdits. Car si la nourriture contient quelque chose qui relève d’un interdit, cela souille tout le corps et ne nourrit pas l’âme. Mais si la nourriture est entièrement permise, elle nourrit l’âme ; il faut donc prier avec beaucoup de soin et de concentration pour que la nourriture soit parfaitement permise et pure. Tel est le sens des mots : « et nous serons rassasiés de Tes bienfaits ».
Il faut multiplier les prières pour que le Très-Haut nourrisse les pauvres et donne à chacun selon ses besoins, et pour que les membres du peuple d’Israël n’aient pas besoin de la charité les uns des autres. Car, du fait de nos nombreux péchés, la plupart des transgressions de la loi en Israël proviennent du manque de subsistance ; si celle-ci était suffisante, jamais on ne s’écarterait des voies droites.
Le meilleur moment pour demander sa subsistance est le matin, car le matin le Très-Haut s’emplit de miséricorde envers Israël, en voyant qu’au moment où les autres nations se tournent vers leurs idoles, Israël se consacre de tout cœur à Son service. Il nous nourrit alors et nous donne les moyens de vivre : en réalité, selon la lettre de la loi dans toute sa rigueur, celui qui, au sein du peuple d’Israël, ne mérite pas d’être entièrement acquitté n’a pas droit à la subsistance. Celle-ci nous parvient donc principalement, non en vertu de la justice, mais uniquement par la miséricorde du Très-Haut.
Bénédiction תקע בשופר גדול – « Sonne du grand chofar »
Il faut ici prier avec ferveur et en larmes pour le rassemblement des exilés et la proclamation de la liberté en terre d’Israël : il s’agit de sonner du chofar, et l’homme doit sans cesse se représenter qu’il entend le son du chofar au jour du jugement. Dans la prière pour le chofar qui retentira à l’avenir pour rassembler les dispersés, l’homme doit avoir à l’esprit le rassemblement de tous les guilgoulim (les âmes juives qui ont vécu, qui vivent actuellement ou qui vivront) dans ce monde, car le fils de David ne viendra pas avant que toutes les âmes du gouf (gouf — réceptacle des âmes qui ne sont pas encore venues dans ce monde) aient été épuisées, puisque tout Israël est considéré, pour ainsi dire, comme un seul gouf, qui comprend toutes les âmes venant au monde.
Bénédiction השיבה שופטינו – « Rends-nous nos juges »
Il faut ici avoir à l’esprit le rétablissement du Sanhédrin, car il est le trône du Très-Haut. Tant que le Sanhédrin était à sa place, la gloire du Très-Haut reposait sur Israël. Le Rambam écrit que le fils de David ne viendra pas avant le rétablissement du Sanhédrin, car c’est à lui que revient le rôle principal dans l’établissement de la Présence du Très-Haut. Car c’est là, à leur place, que les sages du Sanhédrin énonçaient les règles de la Torah orale, tranchaient les questions controversées et rétablissaient les parties oubliées de la Torah. Ils connaissaient clairement toute la Torah orale, car l’esprit de l’Éternel planait sur eux, et il n’y avait aucune controverse dans toute la Torah. Grâce au Sanhédrin, qui punissait de coups ceux auxquels cette peine était due, ceux qui recevaient ces coups étaient dispensés des châtiments célestes, même du châtiment de karet (retranchement de l’âme de sa source dans les Cieux). C’est ce qui est dit dans la bénédiction : « et œuvre à notre acquittement dans le jugement » ; grâce aux juges (du tribunal terrestre), nous serons acquittés devant le tribunal céleste.
Il faut ici prier pour les juges d’Israël, afin qu’ils soient des juges méritants et intègres, et non des juges de divinités d’argent, des juges sans Torah, avides de présents, enclins à l’appât du gain, à D.ieu ne plaise ; car le Très-Haut demandera alors des comptes tant à eux qu’à ceux qui les ont nommés ! Plusieurs sortes de calamités surviennent dans le monde à cause de la perversion de la justice ; mais lorsque les juges sont méritants, la bénédiction règne dans le monde. C’est pourquoi les sages ont dit : « Rends-nous nos juges comme autrefois… et éloigne de nous les peines et le chagrin » ; l’un découle de l’autre.
Bénédiction ולמלשינים – « Et aux délateurs »
Il faut ici demander que l’apostasie soit éradiquée en Israël, que le peuple croie en la Torah écrite et orale d’une foi irréprochable, et qu’il n’y ait pas en son sein de « racine produisant du poison et de l’absinthe » (voir Devarim, 29:17), une racine qui incite à contredire les sages méritants d’Israël qui enseignent la Torah à notre peuple. Il faut aussi prier pour qu’Amalek périsse, lorsque l’on prononce « et le royaume du mal » (dans la version de la prière qui contient ces mots ; dans les autres, on dit « et les méchants »), car il s’agit ici d’Amalek, qui est venu avec de mauvaises intentions contre Israël (dans le désert), pour se mêler d’un conflit qui ne le concernait pas (voir le Ramban sur Chemot, 17:16, à la fin). Ainsi sera accompli le commandement positif de la Torah : « Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek » (Devarim, 25:17). Nous avons le devoir de garder de l’hostilité à son égard, comme il est dit : « Car je haïrai ceux qui haïssent l’Éternel » (Tehilim, 139:21). Il faut prier pour que tous les malheurs qui pourraient, à D.ieu ne plaise, s’abattre sur Israël s’abattent sur lui. Il faut également prier pour que le Très-Haut fasse porter tous nos péchés à ceux qui nous oppriment, puisque ces oppresseurs ont été la cause du péché. Il faut encore prier pour que le Très-Haut détourne d’eux l’influence bienfaisante et la déverse sur nous de Sa sainte main, comme autrefois.
Bénédiction על הצדיקים ועל החסידים – « Envers les justes et les pieux »
Il faut ici prier pour le bien des justes, car nous vivons nous-mêmes de leurs bienfaits ; tant qu’ils sont dans ce monde, la bienveillance et le bien y règnent. Il faut surtout prier pour le bien des guérim justes (prosélytes), et disposer son cœur à les aimer comme soi-même, accomplissant ainsi le commandement : « Et aimez le guer» (Devarim, 10:19). À plus forte raison à notre époque, où nous sommes particulièrement humiliés, jetés dans la poussière et presque privés de forces vitales, alors que les méchants sont au sommet… Lui, le guer, a reconnu la vérité, ce qui est en soi littéralement impossible : reconnaître le Très-Haut dans un monde de mensonge. N’avons-nous donc pas le devoir de l’aimer et d’embrasser les traces de ses pas ? Celui qui accroît son amour pour lui aime le Très-Haut et Sa Torah ! Car l’amour d’un homme pour le guer dépend de son amour pour le Très-Haut et Sa Torah, puisque ce dernier amour est la cause de l’amour pour le guer. C’est pourquoi il faut prier avec la plus grande insistance pour le bien-être du guer, afin qu’il ne revienne pas, à D.ieu ne plaise, à son état antérieur à cause des épreuves de l’exil et de sa pauvreté. Nous avons le devoir de multiplier nos prières pour les guérim, afin que le Très-Haut leur donne un cœur pur.
Lorsque l’on prononce les mots « et nous n’aurons pas honte, car nous avons placé notre confiance en Toi », il faut penser que nous demandons à ne pas être saisis de honte dans le monde à venir devant le Roi saint. Car qu’est-ce que la honte dans ce monde ? Devant qui ? Devant un homme semblable à un brin d’herbe, qui n’est lui-même que néant et souffle ! Et combien de temps durent ici le déshonneur ou l’honneur, alors que tout n’y est qu’une ombre qui passe ? Il en va autrement dans le monde à venir, où l’homme est déshonoré et humilié devant le Créateur de l’univers, et où tous les anges supérieurs lui font honte et proclament devant lui : « Écartez-vous ! Impur ! Ne le touchez pas ! Cet homme, un tel, a transgressé les ordres de son Maître ! Mieux aurait valu pour lui ne pas avoir été créé ! Oh, malheur à lui ! »
Traduction : rav P. Perlov.