Léa Gitl Choukhman
Chers lecteurs ! J’ai écrit ce récit il y a longtemps, à l’époque où j’écrivais sur le lait juif. Mais ensuite, il a mystérieusement disparu. Et voilà que, maintenant, alors que je me suis mise à faire le ménage de Pessa'h dans mon ordinateur :), je l’ai retrouvé. D’ailleurs, le ménage, c’est formidable : on retrouve toujours des objets de valeur égarés. Je vous souhaite donc des préparatifs de Pessa'h pleins d’inspiration et de trouver beaucoup de trésors !
Aventures autour de la viande
Galia a réussi à tenir quelque temps — assez longtemps, il faut le dire — en se nourrissant de poisson, d’œufs et de noix. Faire intervenir son père avait aidé : il prenait toutes ces « frasques religieuses » avec plus de calme. Néanmoins, la patience de sa mère arrivait à bout. Il fallait trouver quelque chose d’urgence.
À la fin du séminaire suivant, Galia est donc allée dans une boutique casher et, pour une somme qui lui paraissait incroyable, a acheté trois poulets et un petit morceau de bœuf. « Toute ma bourse mensuelle y est passée… Mais que faire ? Maman m’a dit de ne pas rentrer sans viande. La question, c’est comment je vais transporter tout ça… »
C’était vraiment une question sérieuse. De Moscou à chez elle : 18 heures de train. C’est l’hiver, et on chauffe tellement les voitures qu’on ne peut plus respirer. Au bout de 18 heures, les poulets n’auront pas seulement décongelé : ils auront aussi cuit et seront totalement immangeables… On peut, bien sûr, essayer de les suspendre à l’extérieur de la fenêtre : dehors, il fait moins 23, ils se conserveront parfaitement. À condition qu’ils ne tombent pas en chemin et que personne ne les décroche discrètement lorsque le train s’arrêtera dans une gare… Mais non, on ne peut pas prendre un tel risque avec des poulets aussi chers (dans les deux sens du mot). On peut aussi mettre le sac dans le passage — le petit couloir entre deux voitures, où la température est la même que dehors. Mais là aussi, on peut facilement se le faire voler…
Elle n’avait pas le temps de réfléchir longtemps : le train allait bientôt partir. Sans avoir trouvé de solution, Galia est partie pour la gare.
« Le train à destination de Moumiansk part dans dix minutes de la voie trois », a annoncé une voix mécanique. Galia a couru vers son quai, se demandant comment elle avait pu ne pas entendre cette annonce plus tôt. Elle se trouvait près de la dixième voie ! Avec le sac de viande en plus de son sac de voyage, elle avait beaucoup de mal à avancer. Pourtant, cinq minutes plus tard, elle se tenait à l’entrée de la voiture et, trois minutes après, elle était assise à sa place. Encore un instant, et le train s’est mis en route en émettant un long coup de sifflet. Le sac dans le porte-bagages, le manteau au crochet, le bonnet sur la tablette : mais que faire des poulets ? La question se posait avec toute son acuité. Pendant ce temps, l’employée du wagon passait vérifier les billets.
« Il va falloir que je lui demande ; elle aura peut-être une idée », s’est dit Galia. Elle n’avait pas d’autre solution. Quand l’employée est revenue dans son compartiment, Galia s’en est approchée et a timidement frappé. La porte s’est ouverte :
— Vous aurez votre linge de lit dans deux heures, avant de vous coucher ! a annoncé l’employée.
— Non, c’est pour autre chose… a dit Galia, gênée.
— Bon, qu’est-ce que tu veux encore ? Il n’y a pas d’eau chaude ; si tu veux du thé — va au wagon-restaurant.
— Non, ce n’est pas ça… je… dites-moi, vous n’auriez pas un réfrigérateur dans votre compartiment ?
L’employée a dévisagé la jeune fille comme si elle était tombée de la Lune.
— Tu vas peut-être aussi demander une télévision ? On n’est pas encore au niveau de l’Amérique ; estime-toi heureuse qu’on chauffe le wagon…
— Non, je suis très contente qu’il y ait du chauffage… Mais j’ai plusieurs poulets ici… ils risquent de se gâter.
— Des poulets ? Vous n’avez pas de poulets chez vous, à Moumiansk ? Il me semble que l’époque des pénuries est terminée ; il n’est plus nécessaire d’en rapporter de Moscou.
— Vous avez raison, bien sûr. Mais ce ne sont pas des poulets ordinaires… Ce sont des poulets casher… et ceux-là, il n’y en a vraiment pas chez nous.
— Des poulets quoi ? C’est la première fois que j’entends ce mot !
Galia a senti que ses joues étaient en feu. Plus besoin de chauffage. Mais il était trop tard pour reculer. Elle a fait une courte prière pour que l’employée ne soit pas antisémite, puis s’est mise à expliquer :
— Voyez-vous… Je suis juive. Et selon nos lois, les poulets et le bétail sont abattus d’une manière particulière, par des personnes spécialement formées. Nous n’avons pas le droit de manger de la viande ordinaire. Et dans notre ville, il y a peu de Juifs, alors on n’y fait pas venir cette viande (« Je ne vais pas préciser que, parmi les Juifs qui y vivent, personne à part moi ne s’intéresse à la cacherout de la viande… »). Il faut donc l’apporter de Moscou.
— J’avais entendu dire que les Juifs avaient leurs petites manies, mais à ce point-là ! s’est étonnée l’employée. Bon, d’accord… donne-moi tes poulets, on va les mettre au « congélateur ».
Galia a couru chercher le sac, puis a suivi l’employée, qui était entre-temps sortie dans le passage entre les voitures. « C’est donc à ça qu’elle pensait ? s’est dit Galia, déçue. J’aurais pu les y mettre moi-même. Mais cet endroit n’est pas sûr… »
Mais l’employée s’est approchée de la paroi, a sorti une clé d’aspect étrange, l’a introduite quelque part… et voilà qu’une profonde « poche » est apparue dans la paroi du passage !
— Bon, mets-les ici. La température est la même que dehors.
— Merci ! s’est exclamée Galia, rayonnante.
— Avec un merci, on n’achète pas un poulet… a ri l’employée.
Galia a aussitôt compris l’allusion, a sorti son portefeuille et a tendu un billet de cent à l’employée.
— Merci beaucoup !
— Ah, voilà qui est mieux. N’oublie seulement pas de venir les récupérer !
Elle a refermé la « poche » et est vite retournée dans son compartiment. Galia aussi s’est dépêchée de regagner sa place. Elle était sortie dans le passage sans manteau et était à présent bien frigorifiée. Bon, maintenant, elle pouvait enfin s’asseoir tranquillement et se détendre…