Bassia Tsiboukmakher
Sexualité et morale. Un dilemme éternel et actuel
Les impressionnantes théories psychologiques (principalement psychanalytiques) élaborées dans les premières décennies du XXe siècle par Sigmund Freud et ses disciples, les études statistiques sur le comportement sexuel des Américains menées par le professeur Kinsey et ses collègues et, enfin, la « révolution sexuelle » de la dernière décennie, largement médiatisée, ont brouillé plutôt qu’éclairci la conception que l’homme d’aujourd’hui se fait de la sexualité. Les problèmes n’ont pas seulement été laissés sans solution ; ils sont devenus encore plus complexes qu’auparavant. Bien des esprits impatients, décidés à vivre avec leur temps et à « voir les choses simplement », ont rejeté les restrictions de la morale traditionnelle, pensant avoir découvert une « nouvelle philosophie de la sexualité ». Pourtant, cette dernière n’a dans son arsenal rien d’autre qu’une débauche ordinaire, connue depuis longtemps, derrière laquelle se cachent la mélancolie et le désespoir.
Si l’on retire le voile d’une terminologie à la mode plutôt alambiquée, il apparaît que, dans le domaine de la sexualité, l’homme d’aujourd’hui a le choix entre deux possibilités contradictoires, chacune reflétant une approche très ancienne de la question sexuelle. Paradoxalement, la plupart des gens associent simultanément les deux approches dans leurs opinions et souffrent constamment des contradictions intérieures qui en résultent.
Au niveau conscient, il n’est pas difficile de comprendre toute cette « ouverture » en matière de sexualité, caractéristique de notre époque « postfreudienne ». Il semblerait qu’il ne reste plus aucun mystère. Dès la prime jeunesse, tous sont instruits, « émancipés » et connaissent les réponses à toutes les questions. Le mystère de la sexualité est dévoilé : il se réduit à une simple pulsion biologique, camouflée par des chimères romantiques et réprimée par un système de normes religieuses et morales traditionnelles, hypocrites par essence et génératrices de culpabilité et de neurasthénie. « Playboy » est le livre de chevet de la « révolution sexuelle » ; sa pâle imitation, « HaOlam HaZeh », et toutes les publications similaires qui courent après le sensationnalisme de bas étage, les journalistes irresponsables et les diplômés universitaires désœuvrés, les marchands de produits obscènes et les sexologues sans diplôme sont les officiants et les prophètes de cette « révolution » ; une approche désinvolte et « froide » de la question sexuelle est leur credo, et les interdits moraux sont à leurs yeux une force hostile et démoniaque ; les nombreuses études statistiques sur l’effondrement de la morale sexuelle constituent la « preuve » documentée de la vérité des révélations de la « révolution sexuelle », dont l’idéal inaccessible est la dissolution de l’institution du mariage et la liberté totale en matière de relations homosexuelles et de bestialité.
Mais, hélas, cette libération « toute récente » des obligations morales n’a rien de nouveau. L’habillage psychologique et la terminologie existentialiste comportent peut-être une part de nouveauté, mais les théories qu’ils dissimulent remontent sans aucun doute à l’Antiquité païenne, où dominaient diverses formes d’idolâtrie : de la prostitution sacrée, florissante chez les peuples de Canaan, à la débauche effrénée des Romains. La capitulation devant l’instinct sexuel et les cultes phalliques qui sanctifient la débauche sont des phénomènes connus depuis des temps immémoriaux. La « nouvelle morale » n’est rien d’autre qu’une très vieille immoralité hédoniste revêtue de nouveaux atours « séduisants ».
Et de tels états d’esprit ont gagné les masses contemporaines. Certes, tout n’est pas absolument condamnable dans cet engouement. Dans une certaine mesure, il a apporté davantage de franchise et d’ouverture dans les discussions sur la sexualité et dans la compréhension de celle-ci, a aidé à se débarrasser de la pruderie et de l’affectation, et à surmonter la réticence à aborder des sujets « délicats ». Cependant, par sa nature même, cette renaissance de l’idolâtrie représente une menace extrêmement grave pour la morale, la famille et, en définitive, pour l’être humain lui-même. La destruction de la famille et la désintégration de la personnalité constituent pour l’humanité un danger tout aussi grand que la fission de l’atome. Et notre franchise excessive en matière de sexualité refoule dans le subconscient son antithèse : la pudeur et l’ascétisme, qui conservent leur réalité malgré leur rejet.
L’approche négative de la question de la sexualité dont il est ici question est réactionnaire — au sens littéral du terme. Historiquement, elle s’est manifestée en réaction à la licence sexuelle sans limites propre aux cultes païens. Autrefois, le christianisme assimilait les relations sexuelles au péché originel, et la procréation était considérée comme un processus de transmission du péché aux générations suivantes. Tout en prêchant l’abstinence et le célibat, on admettait le mariage, mais seulement comme une concession à la faiblesse humaine : mieux vaut se marier que brûler de désir. Il ne suffit pas de maîtriser les pulsions sexuelles ; il est souhaitable de les réprimer entièrement. Pendant des siècles, l’Église a conservé cette position hostile à la sexualité, forgée dans la lutte contre des cultes païens plus anciens qui encourageaient une débauche sans frein. Pourtant, ces deux approches opposées de la sexualité remontent à une source commune : le gnosticisme (voir H. Jonas, « La Religion gnostique »).
Bien que ces conceptions semblent avoir fait leur temps et être totalement étrangères à l’être humain moderne, elles sont en réalité profondément enracinées dans sa psyché. Le christianisme est l’une des pierres angulaires de la civilisation occidentale, et la philosophie augustinienne de la sexualité continue d’influencer discrètement, comme dans la clandestinité, la conscience de l’être humain occidental, bien qu’elle contredise ses prétentions et ses principes. Les psychologues ont conscience de ce fait ; ils connaissent les conséquences pathologiques du dégoût et de la peur de la sexualité, aggravées dans une société qui affiche ostensiblement une attitude diamétralement opposée à son égard. Beaucoup peuvent constater la présence de ces deux tendances contraires dans leur psyché, même en l’absence de signes pathologiques : certains ont tendance, au fond d’eux-mêmes, à considérer la sexualité comme quelque chose d’inconvenant, d’obscène, associé à un égout, mais légitimé, grâce à l’hypocrisie sociale, par l’intermédiaire de la chambre conjugale. Ces propos sont peut-être excessivement tranchants, mais notre objectif était de souligner les contradictions de l’attitude « saine » communément admise à l’égard de la sexualité.