Léa Gitl Choukhman
« J'ai dans Mon trésor un cadeau précieux : il s'appelle Chabbat »
Nos Sages racontent que Chabbat vint trouver le Créateur, le cœur triste : « Tous les jours de la semaine vont par deux : le dimanche a le lundi, le mardi a le mercredi, le jeudi a le vendredi. Et moi ? » « Ne te désole pas, lui répondit le Tout-Puissant, toi aussi tu auras un compagnon, et quel compagnon : le peuple juif ! Il sera ton fiancé, et tu seras sa fiancée. »
Chabbat est aussi appelé la « Reine » — la reine Chabbat. C'est la prunelle des yeux du Créateur, c'est une couronne, c'est un diamant sans égal. C'est le canal de tous les bienfaits, qui nous relie, depuis notre monde matériel inférieur, aux mondes spirituels les plus élevés et les plus purs, dont nous recevons tous les bienfaits, toute la bonté et toute la miséricorde. C'est véritablement un cadeau précieux que le Tout-Puissant nous a offert dans Sa grande miséricorde.
Nous nous efforçons effectivement d'honorer Chabbat autant que nous le pouvons et nous préparons à l'accueillir comme on se prépare à recevoir un invité de marque : nous mettons de l'ordre dans la maison et soignons notre apparence, préparons de bons plats, donnons le bain aux enfants… Puis nous nous tenons debout pour prier et invitons notre Fiancée céleste : « Boï kala, boï kala ! » (« Viens, fiancée ! »)
Mais comprenons-nous vraiment toute l'importance de la reine Chabbat ? Il nous arrive pourtant de l'accueillir en ayant tout juste eu le temps de préparer le nécessaire, sans même parler de repos et de préparation intérieure !
Or, il est dit qu'à la veille de Chabbat, chacun doit s'efforcer de réserver au moins quelques minutes pour faire un ‘hechbon néfech : dresser le bilan de la semaine écoulée, se rappeler tous ses échecs et toutes ses réussites, et chercher à comprendre comment corriger ses erreurs et consolider ses succès.
Bien plus : on connaît le midrach selon lequel le Guéhinom (l'Enfer) ne fonctionne pas le Chabbat. C'est son jour de repos. L'âme malheureuse qui a subi de terribles tourments toute la semaine peut, un jour durant, respirer tranquillement. Mais savez-vous quand commence exactement ce repos ? Vous pensez que c'est à la sirène annonçant le début de Chabbat ? Le grand ‘Hafets ‘Haïm nous révèle un secret : non, bien plus tôt ! À l'heure où, de son vivant, la personne commençait habituellement à préparer Chabbat. Ainsi, celui qui commençait tôt le vendredi matin met dès le matin un cadenas à la « cellule » où son âme se tourmentait et va se reposer. Quant à celui qui parvenait tout juste à s'y mettre à midi, il regarde le premier avec tristesse et envie…
Il faut toutefois savoir que le mérite de cette immense mitsva — la préparation de Chabbat — peut servir à l'homme dans l'autre monde, mais aussi dans celui-ci. En témoigne cette histoire étonnante :
Le rav Yaakov David Wilovsky (Ridbaz) était l'un des plus grands Sages de la Torah de son époque. Un jour, alors qu'il était déjà d'un âge avancé (il occupait à cette époque les fonctions de rabbin de la ville de Sloutsk et de directeur de la yéchiva), il tomba gravement malade.
Alité et souffrant de cette grave maladie, le rabbin vit soudain son âme s'élever. Là-haut, les juges l'attendaient.
— Le verdict était sans appel, racontait le rav Wilovsky : je devais mourir et rendre mon âme aux mondes supérieurs. On m'autorisa toutefois à présenter ma défense. Je dis aux juges : « Je travaille actuellement à un commentaire du Talmud de Jérusalem. Comme Vos Excellences le savent, il existe très peu de commentaires de ce Talmud : c'est donc une contribution capitale au monde de la Torah. »
« Allons, répliquèrent les juges d'un geste dédaigneux, il ne manque pas de Sages de la Torah qui pourront achever ton œuvre monumentale, si nécessaire soit-elle. Ce n'est pas une raison suffisante pour prolonger ta vie. »
— Alors, poursuit le Ridbaz, j'essayai de me défendre autrement : « Toute ma vie, je fais des dons pour aider les veuves et les orphelins. Or, la miséricorde n'a pas de prix ! »
Les membres du Tribunal céleste répondirent avec impatience : « Cela non plus n'est pas une raison suffisante pour prolonger ta vie. On peut toujours trouver des gabbaïm (collecteurs de dons) très honnêtes et dévoués qui prendront soin des veuves et des orphelins aussi bien que toi ! Nous ne manquons pas de tels justes ! »
Pendant ces secondes qui lui semblèrent une éternité, le Ridbaz se sentit totalement impuissant. Il voulait vivre, il savait qu'il pouvait encore faire beaucoup pour ce monde, mais ne trouvait en lui aucun mérite susceptible de faire pencher la balance. Et soudain, il se souvint !
« Honorables juges, dit le rav, avant que vous ne rendiez votre verdict définitif, je voudrais vous faire savoir que ma femme et moi accueillons la reine Chabbat dès le début du vendredi (c’est-à-dire le jeudi soir — N.d.T.) ! À ce moment-là, la maison est déjà entièrement rangée et propre, une nappe d’une blancheur immaculée recouvre la table, les chandeliers en argent brillent sur le plateau et, dans leurs godets, l’huile d’olive scintille de reflets ambrés. Les plats de Chabbat sont préparés avec amour, et le parfum de Chabbat flotte dans l’air. Le vendredi même, je réfléchis à ce que je pourrais encore ajouter en l’honneur du Chabbat qui s’annonce. Il me semble qu’il n’existe aucun autre Juif au monde qui ajoute autant de temps au Chabbat que moi. »
Les juges restèrent sans voix. C’était l’argument décisif. Ils n’avaient rien à y opposer. Le Tribunal céleste décida de prolonger la vie du Ridbaz de 20 ans.
Durant ces années, le rav Wilovsky eut le temps d’achever son célèbre commentaire du Talmud de Jérusalem, de venir en Terre d’Israël, de s’installer à Safed et d’y fonder une remarquable yéchiva, qui comptait (à l’époque !) 150 élèves.