R. M. Lévi
D’après les cours de la rabbanite M. Lévy (fille du rav Chimchon David Pinkous)
Pourquoi la transgression du Chabbat est-elle punie si sévèrement ?
Nous aborderons encore un aspect qui nous aidera à voir les choses sous le bon angle. Dans les lois du Chabbat, nous rencontrons un phénomène étonnant, que nous ne retrouvons presque jamais dans les autres lois juives. Et ce phénomène nous incite à réfléchir à ce qui se passe le Chabbat. De nombreux actes sont interdits le Chabbat. L’interdiction de transgresser le Chabbat est si stricte qu’à l’époque du Sanhédrin, un Juif qui transgressait le Chabbat devant témoins, malgré les avertissements reçus, était condamné à mort, et même à la peine la plus sévère : la lapidation (sekila). Et pourtant, l’acte qu’il avait accompli pouvait très bien sembler insignifiant : par exemple, il avait prélevé la crème du lait d’une manière interdite, transgressant ainsi l’interdiction de trier (borer). On l’avait averti que c’était interdit, et des témoins attestaient que, tout en ayant pris acte de l’avertissement, il l’avait quand même fait : il est passible de la peine de mort par lapidation.
Mais qu’a-t-il donc fait de si grave ? C’est, en effet, incompréhensible.
Cela se produisit pour la première fois dès le deuxième Chabbat après la réception de la Torah, lorsqu’un Juif sortit ramasser du petit bois pendant Chabbat et fut exécuté pour cela. En quoi avait-il donc commis une faute si grave ? Les Sages donnent une définition très intéressante des lois du Chabbat : des « montagnes suspendues à un cheveu ». Imaginez une montagne suspendue au-dessus de nos têtes par un mince cheveu, sur le point de se rompre. S’il se rompt, la montagne nous tombe tout simplement sur la tête. La moindre transgression peut entraîner le châtiment le plus terrible. Pourquoi ? Selon la loi juive, celui qui a brûlé un rouleau de la Torah (ce qui nous apparaît comme un crime abominable, et c’en est effectivement un) est puni de coups de bâton. Il n’est pas condamné à mort, et encore moins à la sekila. Un voleur n’est pas passible de la peine de mort. De nombreuses fautes qui nous semblent terribles ne méritent pas une punition aussi sévère. Pourquoi ? Que se passe-t-il donc ? Qu’ont de particulier les lois du Chabbat ? Et que devons-nous en apprendre ?
Avant d’essayer de répondre à cette question, soulignons un autre point. Il existe dans le judaïsme une autre situation similaire où le moindre faux pas peut valoir la mort infligée par le Ciel. Partout où il est question du Temple et des lois relatives au Temple et aux sacrifices, l’application de ces lois fait l’objet d’une très grande rigueur, et il est si facile de se tromper et de mériter la mort. Si quelqu’un ouvre le « Beit Habe’hira » du Rambam, il sera horrifié de voir combien il y a de lois de ce type.
Bien plus. Un jour par an, un seul Juif pénétrait dans le lieu le plus saint du Temple. Là, il n’était pas nécessaire de commettre un acte fautif : une seule pensée incorrecte suffisait pour ne plus en ressortir vivant !
Les Sages nous rapportent que le Grand Prêtre entrait dans le Saint des Saints à Yom Kippour, une corde nouée autour du corps. Une seule pensée incorrecte, et il n’en ressortait plus sur ses propres jambes : on l’en retirait en tirant sur cette corde. Pas un acte, seulement une pensée ! On sait que des représentants de la tribu de Lévi se plaignirent à Moché de la sévérité excessive des lois liées au service du Temple. Le Ramban dit que l’une des raisons pour lesquelles la tribu de Lévi était la moins nombreuse est que le service du Temple les tuait tout simplement ! Pourquoi ? Pourquoi une telle rigueur dans les lois du Temple ?
Prenons un exemple :
Imaginez un homme que tourmentent des douleurs au bras. Il consulte un médecin, qui l’envoie faire une radiographie, et le cliché révèle une sorte de masse dans le bras, que le Tout-Puissant ait pitié de nous. Le médecin explique au patient qu’une opération urgente est nécessaire. Le jour prévu, celui-ci arrive au bloc opératoire. Le chirurgien inexpérimenté, à qui le métier de cordonnier aurait mieux convenu, se trompe d’un centimètre en opérant, touche un gros vaisseau sanguin et… le bras du patient reste paralysé à vie ! Un bras paralysé, c’est terrible. Puissiez-vous ne jamais connaître cela !
Ma sœur a été grièvement blessée dans l’accident qui a coûté la vie à mes parents.
Nous avons vu de nombreux miracles, nous avons reçu notre sœur en cadeau : personne ne pensait qu’elle survivrait. Sa vie est remplie d’épreuves et de lourds verdicts, dont celui d’un bras paralysé. Il est impossible d’exprimer à quel point nous devons remercier le Tout-Puissant pour tout ce qu’Il nous donne, et en particulier pour nos deux mains ! Imaginez une jeune fille obligée de tout faire d’une seule main. Comment faire une queue-de-cheval d’une seule main ? Impossible ! Nouer ses lacets ? Elle ne peut pas ! Étendre une nappe ? Avec difficulté. Faire la vaisselle ? Cela prendra huit fois plus de temps. Nous ne nous rendons même pas compte à quel point nous nous servons de nos deux mains. Vivre avec un bras paralysé, c’est une tout autre vie… Et pourtant, malgré toutes les difficultés, la vie continue !
Imaginez maintenant une personne souffrant de maux de tête ou de douleurs dans la poitrine. Sa visite chez le médecin débouche sur une opération du cerveau ou du cœur. Il n’est pas besoin d’un centimètre, ni même d’un millimètre. Il suffit que le médecin se trompe d’une fraction de millimètre pour que la vie du patient s’arrête.
Autrement dit, lorsqu’il s’agit d’un organe externe inerte, c’est très, très triste, mais lorsqu’il s’agit d’un organe interne endommagé dont dépend toute la vie de la personne (aujourd’hui, aucun médecin ne réalise une telle opération sans microscope), une petite erreur peut se transformer en une grande tragédie.
Dans le judaïsme aussi, il existe des organes externes et des organes internes. Sans entrer dans les détails, ce qu’il nous importe de comprendre, c’est que plus le Tout-Puissant se montre strict quant au respect de certaines lois et plus le châtiment encouru en cas de transgression est terrible, plus l’organe lié à ces lois est important.