Bassia Tsiboukmakher
Parfois, on a envie de préparer quelque chose d’un peu spécial… Farci de quelque chose qui sorte de l’ordinaire… Mais quoi, et avec quoi ? Les poivrons, c’est déjà fait. Les courgettes, les pommes de terre, les aubergines aussi. Le poisson, c’est sacré. Et chez le marchand de légumes, d’énormes champignons de Paris, d’une fraîcheur incroyable, blancs comme des filles des neiges.
Alors, les champignons. Des recettes pour les préparer, il y en a à n’en plus finir, et elles commencent toutes par ces mots : « Coupez les pieds des champignons de Paris et hachez-les finement. » Ensuite, on suit sa propre voie. On coupe ces fameux pieds. Avec un peu d’ingéniosité pratique, on creuse les chapeaux et on les farcit avec ce qu’on a sous la main.
Et voilà que tante Bétia arrive, investie d’une noble mission : bavarder « de la vie ». Elle aperçoit les champignons de Paris déjà prêts…
– Oh, comme ils sont beaux… dit-elle. Dans quelle position les as-tu torturés en cuisine : dans leur position naturelle, pieds vers le bas, avant de les retourner ? Ou pieds en l’air ? Je comprends que toi, tu étais debout sur tes deux pieds à les surveiller, jusqu’à ce qu’on te sorte de la cuisine les pieds devant… Je comprends. Je comprends. Qu’y a-t-il à ne pas comprendre ? Mais je dois mieux comprendre. Laisse-moi donc regarder l’anatomie du champignon… Oh ! Tout est simple. Les chapeaux sur le dos, et l’endroit où se trouve le pied, c’est le dessus. Ces pieds, donc, il faut les hacher… Tu les as hachés avec quoi, au robot ? Pas au robot ? Avec ce couteau à toi et ces mains à toi ? Tu es tout de même masochiste. Se donner tant de mal ! Et à quel moment as-tu fourré tout ça dans les champignons ? Une fois que tu avais tout évidé ? C’est logique : si on ne creuse pas, on ne peut rien y fourrer. Et ensuite ? Tu les as fait mijoter… Mais tu les as creusés à quel moment ? Avant de les faire mijoter ? Je comprends presque. Je crois que je comprends. Bon. Laisse-moi noter. Donc, d’abord tu as creusé, ensuite tu as fourré, puis tu as fait mijoter… Et quand les as-tu fait cuire au four ? Tu ne les as pas fait cuire au four… Ah. Tu les as juste fait mijoter... Et dans quoi ? Je comprends que c’était dans une poêle profonde. Mais dans quoi les as-tu fait mijoter, dans de l’eau ? Vey iz mir… Dans une sauce tomate et soja au miel de dattes ?! Tes talents m’ont sidérée. Sans toi, je n’aurais pas pu comprendre quelque chose d’aussi compliqué. Je ne suis déjà pas une grande spécialiste du gefilte fish, et des champignons de Paris, je n’y connais absolument rien. Et d’où vient la farce dans les champignons ? De carottes, d’oignons, de poivrons, de pieds de champignons et de pièces détachées de poulet ? Préalablement revenus à la poêle ? Et ils ne sont pas tombés ? Voilà encore ce que je n’ai pas compris : d’où venaient les pièces détachées de poulet ? Du réfrigérateur ? Et les pieds de champignons… Je n’arrive toujours pas à comprendre. Ils sont pourtant sacrément bien accrochés au champignon... Comment as-tu détaché ces pieds des chapeaux aussi proprement ? Il faut bien les arracher, les décoller d’une façon ou d’une autre. C’est une opération compliquée. Quoi ? Tu les as coupés avec un petit couteau ? Et ensuite, tu as creusé avec une cuillère à glace ? Oh. Quel rapport avec la glace ? Ah, j’ai compris ! Ça y est ! La glace doit être en boules. On les fait avec une cuillère. Spéciale. Au secours ! Avec le bord tranchant de cette cuillère, tu as creusé une tranchée dans le chapeau du champignon ?! Quelle horreur. J’ai tout noté. Mais le plus horrible, c’est que cette recette ne me sert absolument à rien : mes enfants ne mangent pas du tout de champignons, je n’ai pas de mari, et je n’ai pas envie de cuisiner pour moi toute seule. La vie est déjà assez compliquée. Pourquoi la compliquer encore avec des champignons ?
Recette, récit et photo de Zinaïda Vilkoritskaïa