Léa Gitl Choukhman
À toutes les générations, le peuple juif a accompli avec une crainte respectueuse toute particulière la mitsva d’éliminer le ’hamets de ce qu’il possède avant Pessa’h. On sait que, lorsque nous lavons et cachérisons avec abnégation notre maison et tout ce qu’elle contient pour les débarrasser du ’hamets, le Créateur « lave » nos âmes de leur mauvais penchant et nous libère de son emprise.
Nous vous proposons un récit d’événements réels qui l’illustre mieux que n’importe quel commentaire.
Reb Chloïmé était l’un des habitants les plus aisés et les plus respectés du village. Outre une usine produisant de la bière et de la vodka de grande qualité, dont il était propriétaire et qui lui rapportait des revenus considérables, il était aussi le conseiller personnel du propriétaire terrien local. Celui-ci estimait et respectait ce Juif intelligent, dont les conseils l’avaient plus d’une fois sauvé de la ruine. De son côté, Reb Chloïmé témoignait également du respect au propriétaire terrien et de la bienveillance à ses frères juifs. Tout le monde savait que, si quelqu’un était en difficulté et avait besoin d’un bon conseil ou d’une grosse somme d’argent, il pouvait facilement trouver l’un comme l’autre auprès de Reb Chloïmé.
À l’approche de ce Pessa’h, Reb Chloïmé avait particulièrement beaucoup à faire : il avait reçu une commande urgente pour une grande quantité de vodka, et il fallait avoir le temps de tout produire et de tout expédier avant Pessa’h. Aussi fut-il très heureux d’apprendre que son voisin, le boulanger Reb Wolf, se rendait en ville pour organiser la vente du ’hamets :
– Reb Wolf, peux-tu également organiser la vente en mon nom ? J’ai tellement à faire, je n’arrive à rien terminer à temps !
– Bien sûr, Reb Chloïmé, cela va de soi ! Je suis heureux de t’aider !
– Eh bien, D-ieu soit loué. Je te désigne donc comme mon mandataire.
– Très bien. Ne t’inquiète pas, tout sera fait.
Reb Wolf partit, et Reb Chloïmé retourna à ses affaires. Le lot de boissons alcoolisées fut vendu avec succès, et Reb Chloïmé se consacra de tout son cœur aux préparatifs de Pessa’h.
Enfin arriva le grand moment : le soir du séder de Pessa’h. Grâce aux efforts de son épouse Ra’hel, il ne restait pas une miette de ’hamets dans la maison, qui resplendissait de propreté. Les enfants, vêtus d’habits neufs, étaient assis autour d’une somptueuse table qui accueillait généreusement aussi de nombreux pauvres n’ayant nulle part où passer le séder. Reb Chloïmé lui-même, dans son kittel d’une blancheur éclatante et coiffé d’un immense shtreimel, avait une allure royale. Le séder commença.
Reb Chloïmé lisait la Haggada, la commentait et écoutait les merveilleux récits que les enfants avaient appris au ’heder ; il buvait les quatre coupes, mangeait la matsa et se réjouissait des bonnes questions. Pourtant, au fond de lui, il éprouvait constamment un étrange malaise, comme si quelque chose le gênait. « C’est simplement le mauvais penchant, se dit notre héros. Le yétser hara veut me priver de la joie de la fête. Je dois m’efforcer d’ignorer cette sombre voix intérieure. »
Cependant, comme on le découvrit plus tard, cette voix intérieure avait, ce soir-là, de bonnes raisons de se faire entendre…
En arrivant à la synagogue le lendemain matin, Reb Chloïmé rencontra Reb Wolf, qui avait déjà commencé à prier. Après la prière, Reb Chloïmé voulut parler à son voisin, mais s’aperçut que celui-ci était déjà parti. Comme cela se reproduisit plusieurs fois, Reb Chloïmé commença à soupçonner que quelque chose n’allait pas.
Le lendemain, après la prière, il emprunta le chemin que prenait habituellement Reb Wolf et tomba presque aussitôt sur lui. Reb Wolf pâlit, puis rougit, et s’apprêtait à bifurquer, mais Reb Chloïmé le saisit fermement par le bras :
– Mon cher Reb Wolf, pourquoi m’évites-tu ? En quoi t’ai-je blessé ? Je réparerai tout, dis-moi seulement ce qui ne va pas…
– T-tu… quoi… m-mais non… commença Wolf en balbutiant. Au contraire, c’est moi… c’est moi qui t’ai fait du tort… oui… je ne voulais pas… c’était une erreur… je te demande pardon…
– Que se passe-t-il, Wolf ? s’écria Reb Chloïmé. Dis-moi enfin ce qui est arrivé, ne me fais pas souffrir !
– J’ai… j’ai oublié de vendre ton ’hamets ! Et, dégageant son bras, Wolf s’enfuit, honteux.
Il avait oublié de vendre le ’hamets ! Pour Reb Chloïmé, cette nouvelle fut comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il avait oublié de vendre le ’hamets !!!
Il comprit alors pourquoi il n’avait pas pu se réjouir de tout son cœur pendant le séder de Pessa’h. Le ’hamets !
Titubant comme un homme ivre, Reb Chloïmé entra dans la maison.
Son épouse dévouée remarqua aussitôt que quelque chose n’allait pas :
– Que s’est-il passé, Chloïmé ? Assieds-toi, bois de l’eau ! Quelqu’un est mort, D-ieu nous en préserve ?!
– Non, Ra’hel. C’est seulement… il se trouve tout simplement que nous n’avons pas vendu le ’hamets !
Reb Chloïmé ne voulait bien entendu pas transgresser l’interdiction du lachone hara, la médisance, et ne dit donc pas que Reb Wolf l’avait laissé tomber.
– Quel ’hamets, Chloïmé ?! Deux jours avant Pessa’h, il n’en restait déjà pas une miette dans la maison ! Tu peux me faire confiance !
– Oh, Ra’hel, tu ne comprends pas… Je parle de l’usine ! Elle est entièrement ’hamets ! Les fours, les machines, les tonneaux, même le sol : tout y est imprégné de ’hamets !
Ra’hel pâlit un instant, mais trouva aussitôt une solution :
– Eh bien, où est le problème, Chloïmé ? Sors dans la rue, va trouver le premier non-Juif que tu rencontreras et vends-lui l’usine !
– Oh, Ra’hel, Ra’hel… Il est déjà trop tard ! Trop tard ! On ne vend pas le ’hamets pendant la fête elle-même !
– Alors, que faut-il faire ?
– Ce qu’il faut faire ? Le brûler !
– Tu as perdu la tête, Chloïmé ?! Brûler l’usine ? Mais c’est toute notre fortune !
– Il n’y a pas d’autre solution, Ra’hel. Chaque seconde où l’usine reste en ma possession, nous transgressons une interdiction de la Torah !
– Eh bien, Chloïmé, répondit son épouse dévouée, s’il en est ainsi, il faut la brûler ! Va, fais-le au plus vite, ne tarde pas !
Reb Chloïmé prit des allumettes, du pétrole lampant et quelques bûches, puis se dirigea vers l’usine. Il avait le cœur lourd. Les mots de sa femme, « Mais c’est toute notre fortune ! », résonnaient encore à ses oreilles. Certes, D-ieu avait donné et D-ieu avait repris, mais passer en un seul jour du statut de riche respecté à celui d’indigent n’était pas facile. Reb Chloïmé s’arrêta et regarda le ciel. « Mon Père céleste, donne-moi la force de surmonter cette épreuve… d’accomplir Ta mitsva… »
Soudain, il se ressaisit et se dit : « Chloïmé, Chloïmé ! Tu as l’occasion d’accomplir une mitsva si rare, c’est un privilège tout simplement incroyable ! Alors, accomplis-la avec joie ! Car une mitsva accomplie avec joie n’a pas de prix ! »
Reb Chloïmé changea de direction et se rendit d’un pas rapide directement chez Mendel, le violoniste local, dont l’orchestre était indispensable à tout mariage juif dans le bourg.
– Mendel ! lui lança Reb Chloïmé. Rassemble ton équipe, il y a du travail !
– Que se passe-t-il, Reb Chloïmé ? C’est urgent ? demanda celui-ci, surpris.
– Et comment ! Dans dix minutes, je veux que tout le monde soit près de mon usine, avec les instruments ! Je paierai bien ! Et au fait : dis à tous ceux que tu croiseras en chemin de venir à l’usine ! Il y aura des chants et des danses !
Mendel n’avait pas compris grand-chose, mais il savait l’essentiel : si Reb Chloïmé disait qu’il paierait bien, il tiendrait parole ! Il prévint donc sa femme et se hâta de rassembler tous les membres de l’orchestre.
Au village, les rumeurs circulent vite. Aussi, quinze minutes plus tard, devant les portes de l’usine se trouvaient non seulement l’orchestre, mais aussi une foule imposante de curieux. Qu’avait donc imaginé Reb Chloïmé ?
Reb Chloïmé s’approcha de la porte d’un pas résolu, appuya les bûches contre elle, les arrosa de pétrole lampant et y jeta une allumette enflammée. La porte en bois prit rapidement feu, puis le bâtiment de l’usine lui-même. Après avoir regardé le feu pendant deux secondes, Reb Chloïmé s’adressa d’une voix forte au violoniste :
– Mendel, vas-y ! Joue les chansons les plus joyeuses que tu connaisses !
Et Mendel se mit à jouer.
Reb Chloïmé se mit à danser, prenant sous le bras deux personnes de la foule. D’autres les rejoignirent, et très vite, devant le bâtiment de l’usine en flammes, se formèrent des rondes de Juifs qui dansaient et chantaient à tue-tête :
«Achrékhem Israël, mi métaher etkhem ! Avikhem chébachamaïm, Avikhem chébachamaïm !» (« Heureux êtes-vous, peuple d’Israël. Qui vous purifie ? Votre Père céleste… »).
Au bout d’un certain temps, le feu atteignit les tonneaux de bière et de vodka ; ils éclatèrent, et des rivières d’alcool se mirent à couler dans la rue.
Les ivrognes du village accoururent, attirés par cette odeur alléchante, et s’arrêtèrent, stupéfaits, en découvrant la scène. Ils se ressaisirent toutefois assez vite et, sans perdre de temps, se mirent à genoux pour laper directement à même le sol. La gaieté battait son plein !
Ivan, l’intendant du domaine, se rendait chez son maître lorsqu’il aperçut des langues de feu s’élevant vers le ciel.
– Oh là là ! Qu’allons-nous devenir ! s’écria-t-il, horrifié. Comment allons-nous nous passer des produits de Reb Chloïmé ? Il faut les sauver !
Ivan se précipita vers l’usine et, à sa grande stupéfaction, vit une foule de Juifs danser au son d’une musique joyeuse, avec, au milieu, Reb Chloïmé lui-même.
« Il faut avertir immédiatement le maître ! » décida Ivan, et il éperonna son cheval.
En apprenant ce qui se passait, le propriétaire terrien exigea qu’on lui amène immédiatement Chloïmé. Ivan repartit en sens inverse.
Après s’être frayé à grand-peine un passage dans la foule, il saisit Reb Chloïmé par le bras et tenta de lui dire que le propriétaire terrien le réclamait. Mais Reb Chloïmé, transporté par la joie sainte de la mitsva, ne remarqua même pas qui se trouvait devant lui. Il dansait les yeux fermés, entraînant dans sa danse Ivan qui résistait. À cette vue, les gens riaient à gorge déployée.
Enfin, Ivan parvint à se dégager de l’étreinte de Reb Chloïmé et à lui crier à l’oreille :
– Hé, Reb Chloïmé, le propriétaire terrien te réclame ! D’urgence !
Reb Chloïmé s’arrêta et ouvrit les yeux.
– Écoute, Ivan, dis-lui que je ne peux pas venir pour le moment. J’accomplis une mitsva importante : je brûle le ’hamets. Le propriétaire terrien est un personnage important, mais notre Père céleste est encore plus important. Ce n’est pas un sermon, c’est la vérité ! Mais demain matin, j’irai le voir et je lui expliquerai tout. Et toi, sois gentil et rapporte-lui tout exactement.
Sur ces mots, Reb Chloïmé se détourna d’Ivan et continua à danser, sans prêter attention aux tentatives de celui-ci pour ajouter quelque chose.
Irrité, Ivan retourna chez le propriétaire terrien :
– Il est devenu fou, votre Reb Chloïmé ! Il s’est mis à danser avec moi… Il a parlé de mitsva, de sermon, de ’hamets… Je n’ai rien, rien compris, sauf qu’il avait perdu la tête !
Lorsqu’il ne resta de l’usine qu’un monceau de briques calcinées, Chloïmé remercia toutes les personnes présentes, paya les musiciens et rentra chez lui. Ra’hel fut heureuse de voir le visage de son mari rayonner d’une lumière toute particulière.
Le lendemain, Reb Chloïmé se présenta devant le propriétaire terrien.
– Alors, Chlomka, comment expliques-tu ton comportement ?
– Votre Excellence, tout vient du fait que j’ai… hum… oublié de vendre mon ’hamets, les produits contenant du levain. Or, un Juif ne peut pas posséder de tels produits pendant Pessa’h. C’est la loi du Créateur. Et dans mon usine, tout est ’hamets, alors il a fallu la brûler.
– Brûler une usine pour je ne sais quel Pessa’h ?! s’emporta le propriétaire terrien. Bon, admettons, mais pourquoi l’orchestre ?!
– Je voulais simplement montrer à mon Père céleste que j’accomplis Ses ordres avec joie, même lorsque cela m’est difficile…
– Quoi ?! Je vois que tu as vraiment perdu la tête ! Je n’ai pas besoin de fous dans mon village ! Je te donne vingt-quatre heures pour que demain il ne reste plus la moindre trace de toi ici ! Pars tant que tu le peux encore sans ennuis, et si tu n’obéis pas, je vous jetterai tous dans une fosse : toi, ta femme et tes enfants ! Je n’épargnerai personne ! Dehors !
Il n’y avait rien à faire : Reb Chloïmé dut rassembler rapidement ses affaires et déménager dans le bourg voisin, chez son frère. Il dut même vendre sa spacieuse maison pour une bouchée de pain : il n’avait pas le temps.
Pourtant, Reb Chloïmé ne regretta pas une seule seconde sa décision :
– L’essentiel, se disait-il, c’est que j’ai surmonté l’épreuve et réjoui mon Père céleste ! S’Il n’avait pas prononcé cette décision, le propriétaire terrien n’aurait rien pu me faire. Nous verrons encore que tout est pour le mieux !
Et, en effet, quelque temps plus tard, le Très-Haut lui montra que ce sacrifice Lui avait été agréable. Le Créateur récompensa Reb Chloïmé d’une richesse qu’il est impossible de perdre : une richesse spirituelle, éternelle. Il eut un fils qui devint par la suite connu comme un immense Sage et un grand juste : le rav ’Haïm de Czernowitz, rendu célèbre par son livre « Be’er Maïm ’Haïm » (« Puits d’eau vive »). Ce fut un flambeau de la Torah qui illumina tout le monde juif !
Préparé par G. L. Choukhman