Bassia Tsiboukmakher
Avi et Chloïmi étaient inséparables depuis aussi longtemps qu'ils pouvaient se souvenir. En classe, ils étaient toujours assis à la même table, faisaient leurs devoirs ensemble et passaient aussi souvent leur temps libre ensemble. Les gens qui les connaissaient peu pensaient même souvent qu'ils étaient frères.
Notre histoire se déroule à l'époque où les garçons étaient en huitième année et commençaient à réfléchir à la yéchiva dans laquelle ils feraient mieux d'aller. Un matin, le directeur entra dans leur classe et annonça : « Mes chers enfants ! Dans deux semaines, un grand examen oral aura lieu dans notre 'héder. La direction du 'héder invite vos pères, vos frères et vos grands-pères à venir constater vos excellents progrès. N'oubliez pas que de grands rabbins figureront eux aussi parmi les invités ! »
Chloïmi sentit son cœur sur le point de bondir hors de sa poitrine : quel honneur ! Il devait absolument bien se préparer à cet examen et se montrer parmi les meilleurs élèves ! La voix d'Éphraïm interrompit ses pensées : « Chloïmi, veux-tu étudier avec moi ce soir ? » Chloïmi ne pouvait que rêver d'une telle invitation : « Éphraïm était le meilleur élève de la classe, et tous les garçons voulaient étudier précisément avec lui ! » Soudain, les pensées de Chloïmi prirent une autre direction : « Mais si je vais étudier avec Éphraïm, qui sera la 'havrouta d'Avi ? Nous avons toujours étudié ensemble et il risque d'être terriblement blessé… D'un autre côté, si j'étudie avec Éphraïm ce soir, je pourrai me préparer bien mieux que si je commençais à étudier avec Avi demain après-midi… »
Finalement, la peur de faire mauvaise impression devant les examinateurs l'emporta, et Chloïmi se décida : « Très bien, Éphraïm, étudions ensemble ce soir ! » Les garçons convinrent de se retrouver à la synagogue à six heures.
Chloïmi eut beau essayer d'éviter de parler avec Avi ce jour-là, son ami le rattrapa dans le couloir et lui posa la question qu'il s'efforçait tant d'éviter : « Alors, où allons-nous étudier aujourd'hui : chez toi ou chez moi ? Euh… Hum… Tu sais, Avi, aujourd'hui, ce ne sera pas possible… Pourquoi ? Que s'est-il passé ? Je ne peux tout simplement pas… »
Avi n'eut d'autre choix que d'essayer d'étudier seul chez lui, mais l'étude sans 'havrouta n'avançait pas du tout. Il décida d'aller à la synagogue, dans l'espoir que l'atmosphère de la maison d'étude l'aiderait à se concentrer et à mieux comprendre la matière. « Et puis », pensa Avi, « peut-être que j'y rencontrerai un autre garçon qui n'a pas trouvé de 'havrouta, et que nous étudierons ensemble ! »
La première personne qu'Avi vit en entrant dans la synagogue fut son meilleur ami, assis près d'une grande bibliothèque et écoutant attentivement les explications d'Éphraïm. Incapable de rester, Avi fit demi-tour et rentra chez lui d'un pas traînant. Éphraïm, qui ne soupçonnait pas que sa 'havrouta devait rester secrète, remarqua au passage : « Je viens de voir Avi ; il est entré dans le beit midrach et en est aussitôt ressorti. Il cherchait probablement quelqu'un. » Chloïmi sentit qu'il pâlissait, puis rougissait aussitôt : son ami avait sans doute été blessé de voir qu'on lui avait préféré un autre partenaire sans le lui dire. Chloïmi se rassura en se disant qu'Avi comprendrait de lui-même qu'il pourrait bien mieux se préparer à l'examen avec Éphraïm que seul ou avec Avi. « Ce n'est pas grave », se rassura Chloïmi, « demain sera un nouveau jour et nous parlerons. »
Pourtant, cette conversation n'eut jamais lieu. Chloïmi attendit Avi pour aller ensemble au 'héder, comme il le faisait chaque matin depuis de nombreuses années. Mais dès qu'Avi aperçut Chloïmi au loin, il passa rapidement de l'autre côté et s'éloigna d'un pas vif, sans même regarder dans sa direction. Ainsi, ceux qui étaient encore les meilleurs amis la veille ne se parlaient désormais même plus.
Dovi fut le premier de leurs camarades de classe à remarquer qu'un froid s'était installé entre les deux amis. Il était sincèrement peiné de voir une si belle amitié soumise à une épreuve sérieuse. Le soir même, Dovi confia ses inquiétudes à son grand-père, qui savait donner de bons conseils en toutes circonstances. « Écoute, mon petit », dit son grand-père après avoir réfléchi un instant, « assieds-toi près de moi. Il me semble qu'une histoire pourrait aider tes amis à retrouver leur ancienne relation. »
Cela se passa la veille de Pessa'h, pendant la nuit de la bedikat 'hamets, chez le Rabbi de Tchortkov. Alors qu'il inspectait soigneusement la maison à la recherche de miettes de pain, le Rabbi s'écria soudain : l'argent avait disparu ! Les membres de sa famille accoururent aussitôt à ses cris et apprirent ce qui s'était passé. Les 500 dinars que le Rabbi avait économisés pendant de longues années pour la dot de sa fille, et qu'il gardait dans un petit tiroir de la table, avaient été volés ! À cette époque, 500 dinars représentaient une grande fortune, suffisante pour assurer la dot de sa fille et les premières années de vie du jeune couple. De plus, sa fille était déjà fiancée et c'était précisément cette somme qui avait été promise comme dot. Il fut aussitôt évident qu'il faudrait reporter le mariage, et la fille du Rabbi en fut très peinée.
La nouvelle de la disparition de la dot parvint bientôt à la famille du fiancé. Les fiançailles furent rompues. La famille du Rabbi n'eut d'autre choix que de tenter par tous les moyens de découvrir où l'argent était passé. Mais tous ces efforts furent vains. Un jour, un parent éloigné avança une hypothèse : ne pensez-vous pas que ce vil voleur était Méïr, votre ancien chamach ? Il semble bien que ce soit lui qui ait volé votre argent !
Cette idée parut inadmissible au Rabbi. « Le jeune Méïr m'a servi fidèlement comme chamach jusqu'à son mariage et n'a cessé de travailler que parce qu'il a rejoint la famille de sa femme dans une autre ville. Je ne permettrai pas de tels propos dans ma maison : c'est du lachon hara ! De plus, je ne pense pas que tu aies des preuves… »
« Au contraire, c'est précisément parce que j'ai des éléments à charge contre Méïr que je vous dis que c'est lui qui a volé l'argent ! Il n'y a pas longtemps, une de mes connaissances s'est rendue dans cette ville et m'a rapporté que Méïr avait construit une nouvelle maison et monté une grande entreprise. Je ne me souviens pourtant pas que sa fiancée ait été issue d'une famille riche ; il a forcément utilisé l'argent volé au Rabbi comme capital de départ ! »
Au début, le Rabbi ne voulait même pas en entendre parler, mais les arguments étaient si irréfutables et le malheur de sa propre fille l'accablait tellement qu'il décida de se rendre lui-même dans la ville où vivait son ancien chamach pour vérifier si les choses étaient réellement ainsi.
La joie de Méïr à la visite de cet hôte cher à son cœur était indescriptible. Pensez donc : le vénéré Rabbi était venu en personne rendre visite à son ancien chamach ! Pourtant, Méïr, qui connaissait assez bien le Rabbi, remarqua bientôt que quelque chose le préoccupait et comprit que cette visite avait une raison particulière.
« Vénéré Rabbi », osa demander Méïr, « dites-moi, je vous en prie, pourquoi vous sentez-vous si mal à l'aise dans ma maison ? Y avait-il une autre raison à votre visite ? »
Le Rabbi décida de ne pas attendre et de tout dire d'emblée : « Mes économies ont disparu. S'il ne s'agissait que d'argent, j'aurais simplement oublié cette affaire. Mais toute cette somme était destinée à la dot de ma fille, et nous avons maintenant dû rompre les fiançailles. Ma fille est malheureuse, la famille du fiancé lui trouvera probablement une autre jeune fille, et je ne sais pas comment préserver de bonnes relations avec tout le monde… »
Le Rabbi n'avait pas encore fini de parler que Méïr éclata en sanglots : « Oh, cher Rabbi, pourrez-vous jamais me pardonner ce que j'ai fait ! Oh, comment ai-je pu laisser le yétser hara prendre le dessus ! Comment ai-je pu céder à mon désir et oublier tout le bien que vous m'avez fait pendant toutes ces années ! »
Méïr prit un ton pratique : « Rabbi, ne vous inquiétez pas, je n'ai pas d'autre issue et je vous rendrai tout. Ce soir même, vous recevrez la moitié de la somme, et dans deux mois environ, je vous verserai l'autre moitié. Rentrez chez vous et essayez d'organiser le mariage de votre fille. »
Bien que la visite du Rabbi ait atteint son objectif, il ne pouvait s'empêcher de ressentir l'amertume de la déception envers son ancien chamach. Il s'efforça de pardonner au jeune homme – car lequel d'entre nous n'a jamais cédé à la tentation ? – et repartit avec la première partie de la somme.
Quelques semaines à peine après le retour du Rabbi, deux policiers frappèrent à sa porte et l'accompagnèrent au commissariat local. Effrayé, le Rabbi suivit les représentants des autorités locales, sans même imaginer de quel crime on allait l'accuser.
Mais tout se passa bien mieux qu'il ne le pensait. Le chef de la police accueillit chaleureusement le Rabbi, le fit asseoir dans un fauteuil confortable et lui demanda : y avait-il eu récemment un vol dans sa maison ? Le Rabbi, ne souhaitant pas revenir sur les détails de cette affaire si pénible pour lui, répondit qu'il préférait ne pas en parler. Après tout, le chamach avait avoué, une partie de l'argent avait été rendue et le reste le serait un peu plus tard ; pourquoi donc salir le nom d'un Juif qui était, au fond, un homme bien ?
Le chef de la police insista pourtant : « Rabbi, mais c'est dans votre intérêt ! Essayez de vous rappeler : quelque chose a-t-il été volé récemment dans votre maison ? Peut-être une importante somme d'argent ? » Le Rabbi, ayant perdu tout espoir de détourner la conversation, dut reconnaître une partie des faits : « Oui, en effet, quelque chose a été volé dans ma maison, mais nous avons déjà récupéré ce qui avait été perdu, il n'y a donc rien à en dire. »
« Vous savez, Rabbi », répondit le policier déconcerté, « je ne sais pas de quelle perte récupérée vous parlez, mais ici, dans le tiroir de mon bureau, se trouvent 493 dinars qui ont bel et bien été volés dans votre maison. »
« Un certain homme était un habitué du bar du quartier », poursuivit le policier. « Depuis quelque temps, au lieu de bière bon marché, il commandait des boissons coûteuses, régalait ses amis et payait tout cela avec des pièces d’or. Le propriétaire de l’établissement a soupçonné quelque chose de louche et, ne voulant pas devenir complice, a signalé ce comportement inhabituel à la police. Deux de nos agents en civil se sont rendus au bar et l’ont bien fait boire. Sa langue s’est déliée et il leur a bientôt parlé des 500 dinars d’or qui avaient été volés dans une petite boîte chez vous avant Pessa’h. Pendant l’interrogatoire, il a raconté que sa femme avait aidé à faire le ménage chez le Rabbi avant Pessa’h, qu’elle avait trouvé l’argent caché et l’avait volé. Nous avons également arrêté sa femme : elle nous a tout avoué et a restitué l’argent. »
Deux jours plus tard, Meïr se présenta chez le Rabbi pour lui remettre la seconde partie de la somme. Au lieu d’accepter l’argent, le Rabbi se mit à implorer son pardon : « Pardonne-moi, pardonne-moi, mon cher Meïr. » Le Rabbi pleurait ! Meïr s’efforçait de rester impassible et répétait qu’il ne comprenait rien, mais…
« Je connais la vérité », dit le Rabbi. « Je ne comprends tout simplement pas comment j’ai pu laisser des personnes extérieures influencer mon jugement : dès le début, je ne pouvais pourtant pas croire que tu aies pu devenir un voleur ! »
Le Rabbi raconta à Meïr, du début à la fin, tout ce qu’il avait appris à la police. « Il y a une chose que je ne comprends pas, mon cher Meïr », conclut le Rabbi. « Comment as-tu pu te résoudre à assumer la responsabilité d’un crime que tu n’avais jamais commis ? »
« Rabbi, j’ai été profondément bouleversé par votre chagrin. J’ai pensé à combien votre fille se sentait malheureuse et à combien ce malentendu au sujet de l’héritage disparu devait être pénible pour les deux familles. Or, qu’y a-t-il de plus précieux que la paix ? J’ai alors décidé de vous offrir le montant de la dot, en remerciement pour les années de bonté que j’ai vécues auprès de vous et de votre merveilleuse famille. J’ai emprunté la première moitié de la somme et j’ai pu obtenir la seconde en vendant ma maison et mon commerce. »
Le Rabbi fut ému et bouleversé par le geste de Meïr et le bénit en lui souhaitant une grande prospérité…
Son récit terminé, le grand-père sourit malicieusement à son petit-fils : « Dovi, tu as sûrement entendu parler de ce Meïr ! Ce jeune homme plein d’abnégation est devenu aussi riche que Rothschild lui-même ! »
« Grand-père », dit Dovi, « je crois avoir compris ce que tu voulais me dire avec ton histoire. Moi aussi, je veux être comme Meïr ! Après tout, je peux utiliser mes économies pour une bonne action : mettre fin à la dispute ! »
Le grand-père rayonna de joie et souhaita à son petit-fils beaucoup de réussite dans cette tâche importante : rétablir la paix entre amis. Dovi courut chez lui, attrapa son porte-monnaie et repartit tout aussi vite vers la librairie. Une demi-heure plus tard, il frappait déjà à la porte de Chloïmi : « Bonjour, Chloïmi ! Avi m’a demandé de te remettre ceci ! » Après avoir tendu un paquet à Chloïmi, Dovi disparut. Chloïmi resta comme cloué sur place : « Eh bien, quel tsadik, cet Avi ! Alors que je me suis si mal comporté envers lui, il a été le premier à décider de mettre fin à notre brouille et m’a même acheté un cadeau ! »
10 minutes plus tard, Dovi frappait déjà à la porte d’Avi. La même scène se répéta, sauf que, cette fois, Dovi dit que Chloïmi envoyait un cadeau à Avi.
Dès le lendemain, Chloïmi et Avi étaient de nouveau inséparables. Dovi se contentait de sourire intérieurement : eh bien, maintenant je sais ce que c’est que d’être aussi riche que Rothschild !
Préparé par A. Schwalb, à partir de documents de « Michméret ha-Chalom ».