L’attente, l’espérance, l’anticipation constituent l’un des états les plus caractéristiques de la psyché humaine. L’être humain est ainsi fait qu’il ne peut mesurer toute la valeur d’une chose tant qu’il n’en a pas éprouvé le manque. L’absence, la difficulté à obtenir ce que l’on désire, la nécessité d’attendre renforcent le désir et avivent la joie de l’obtenir.
Ce qui est difficile à atteindre attire particulièrement l’être humain. C’est précisément pour cette raison qu’il accorde moins d’importance à ce qu’il a constamment « sous la main ». Ce à quoi nous sommes habitués nous procure bien moins de plaisir que quelque chose de nouveau. L’attente et l’espérance constituent donc une composante très importante de la création du lien affectif entre une personne et l’objet auquel elle aspire[1].
Bien que nous aspirions tous à des relations conjugales profondes et durables, « pour la vie », nous nous laissons, comme chacun sait, très souvent prendre dans les filets de l’habitude et de la routine, qui appauvrit et détruit la relation. Demandez à un homme marié s’il perçoit une différence entre les sentiments qu’il éprouve pour sa femme après deux semaines de séparation, par exemple à la suite d’un déplacement professionnel, et ce qu’il ressent habituellement pour elle : vous pouvez prévoir sa réponse. Ses sentiments sont-ils devenus plus vifs et plus intenses après cette séparation ? La réponse est évidente.
Dans les chapitres précédents, nous avons établi un parallèle entre les quatre saisons, les étapes du cycle menstruel féminin et les lois juives de pureté familiale. À présent, en nous appuyant sur le sentiment d’attente propre à l’être humain, cherchons un moyen d’approfondir la relation et de renforcer le lien intérieur entre les époux, conformément aux lois juives, qui les conduisent à une unité leur permettant de « cultiver et garder » le monde dans lequel ils vivent.
- Printemps. L’attente
Pendant les « sept jours de pureté », le désir mutuel non assouvi et l’attente des retrouvailles après l’immersion renforcent le lien entre les époux.
- Été. L’accomplissement
Les relations intimes sont à nouveau permises aux époux. Ils ressentent une tendresse et un amour renouvelés l’un pour l’autre, se réjouissent de se retrouver et s’unissent dans toute la plénitude de leurs sentiments, comme le marié et la mariée le jour de leurs noces.
- Automne. La jouissance de ce que l’on espérait
La vie intime se poursuit comme il se doit, l’intimité continue de réjouir les époux et ils souhaitent profiter le plus pleinement possible de cette joie, d’abord parce qu’ils l’ont attendue si longtemps, et ensuite parce qu’une durée précise lui est impartie : elle est limitée au temps qui les sépare de la prochaine période de nidda.
- Hiver. L’interruption des relations intimes
L’interruption de l’intimité physique, cette pause temporaire dans les relations, empêche la routine et la monotonie de s’y installer. L’attente, de plus en plus vive, prépare les époux à l’étape suivante de leur relation. Quant aux possibilités de communication verbale et émotionnelle dont ils disposent alors, elles renforcent et développent entre eux la compréhension et le respect mutuels, sentiments élevés, plus stables et plus universels que la joie de l’intimité physique.
Du jour du mariage et pour toute la vie
Le début de la vie conjugale est toujours empreint d’une émotion et d’une joie particulières. Les futurs mariés rêvent d’une véritable vie de partenaires, d’une union profonde, d’une intimité émotionnelle qui durera toute la vie. Mais le monde est ainsi fait que ces sentiments et ces aspirations élevés s’affaiblissent avec le temps, voire disparaissent complètement. La vie perd de sa nouveauté, et les sentiments n’ont plus de quoi se nourrir. Le mari et la femme commencent à sentir que l’amour ardent qu’ils éprouvaient encore hier l’un pour l’autre et sur lequel ils comptaient pour l’avenir n’a rien de simple ni d’évident. Pourquoi ? Où s’en va l’amour ?
Il en va de même de l’intimité physique, qui ne se réduit pourtant pas au plaisir du corps : elle constitue une part essentielle de la vie conjugale et renforce le lien entre les époux. Elle aussi se ternit avec le temps, ne procure plus la même satisfaction et finit même par devenir une source de déception.
Faut-il donc baisser les bras et céder à la toute-puissance de la routine ? Non. Si nous voulons être heureux, nous devons nous dégager de ses filets. Nous devons constamment renforcer et bâtir l’amour et le sentiment d’appartenance mutuelle, même après de nombreuses années de vie commune. À propos de l’épisode de la Torah où des anges se présentent sous l’apparence de trois voyageurs à notre patriarche Abraham, circoncis quelques jours auparavant, les Sages disent que les anges ont fait l’éloge de Sarah, sa femme, en présence d’Abraham, « afin de la rendre encore plus chère aux yeux de son mari »[2], c’est-à-dire pour accroître son amour pour elle. Or il s’agit de personnes que l’on pourrait qualifier non seulement d’âgées, mais de vieilles. Cela nous enseigne que les sentiments entre les époux doivent sans cesse se développer et se renouveler, quel que soit le nombre d’années qu’ils ont vécues ensemble et l’âge avancé qu’ils ont atteint[3].
Comment donc éviter la routine et la monotonie dans la vie conjugale ?
Le lien entre le mari et la femme se nourrit de « l’attente ». Avant le mariage et juste après, les époux sont pleins d’attentes et d’espoirs concernant la nouvelle vie qu’ils construisent. Mais avec le temps, lorsque la vie prend des formes stables et que le bonheur de vivre côte à côte devient une habitude, la joie et l’émotion d’être « ensemble » s’estompent peu à peu.
À première vue, cela semble inévitable. Pourtant, comme nous l’avons vu plus haut, les lois de la Torah relatives à la vie intime permettent d’éviter la grisaille et l’accoutumance. Les Sages expliquent ainsi les prescriptions de la Torah concernant l’intimité conjugale : soyez interdits l’un à l’autre pendant la période de nidda, afin qu’après l’immersion, vous retrouviez l’attirance mutuelle que vous ressentiez en vous avançant sous le dais nuptial[4]. Nous disposons donc d’un merveilleux outil qui, chaque mois, nous fait retrouver les sentiments élevés et joyeux, les sensations intenses que nous avons éprouvés le jour de notre mariage !
Dès le début du premier livre du Pentateuque, Béréchit, la Torah nous fait comprendre la place importante qu’occupe l’attente dans la perception humaine du monde. En créant les animaux, le Tout-Puissant les a d’emblée créés par couples, un mâle et une femelle de chaque espèce. L’être humain, en revanche, a été créé sans compagne. Il est dit dans la Torah : « Et l’Éternel D.ieu forma de la terre tout animal des champs et tout oiseau du ciel, et les amena à l’homme pour voir comment il les nommerait ; et tout nom que l’homme donnerait à un être vivant serait son nom. Et l’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs ; mais pour l’homme, il ne trouva pas d’aide qui lui corresponde »[5]. Ce n’est que lorsque l’homme eut compris, ressenti combien une compagne lui manquait, que « l’Éternel D.ieu fit tomber une torpeur sur l’homme, et il s’endormit. Il prit un de ses côtés et referma la chair à sa place. Et l’Éternel D.ieu construisit le côté qu’Il avait pris à l’homme (pour en faire) une femme, et l’amena à l’homme »[6].
Pourquoi l’homme se distinguait-il de toutes les autres créatures ? Pourquoi n’a-t-il pas été créé d’emblée « au complet », dans sa plénitude ? Voici l’une des explications : le Tout-Puissant savait que ce n’est qu’en ressentant l’absence d’une compagne, en éprouvant le besoin de cette plénitude que seule l’union avec une épouse peut apporter et en se sentant attiré par elle que l’homme pourrait apprécier ce don à sa juste valeur[7].
Imaginons un instant un monde où le petit de l’être humain — l’enfant — atteindrait la maturité et l’autonomie non pas vingt ans, mais un mois seulement après sa naissance, si bien que l’élever et l’éduquer ne demanderait presque aucun effort. Réfléchissons maintenant : quel lien se nouerait entre l’enfant et ses parents dans de telles conditions ? Aucun. Pour que s’établisse entre un enfant et ses parents cette relation que nous connaissons tous et qui nous est chère, il faut de longues années remplies du dur travail que représentent son éducation, son instruction et les soins qu’on lui apporte. Il n’existe ni substitut ni alternative à ces années de travail et d’attente. Seul le travail, associé à l’attente d’un résultat qui se révèle chaque fois nouveau, fait naître le lien profond entre l’enfant et ses parents.
De même, un lien solide entre les époux ne peut se construire que si l’attente et le renouvellement sont présents tout au long de la vie conjugale. Il faut dire que de nombreux couples qui ont commencé à observer les lois de pureté familiale plusieurs années après leur mariage racontent avec enthousiasme les changements heureux et le nouvel élan de vie qu’ils ont ressentis dans leur relation.
[1] On a beaucoup écrit sur ce phénomène, car il se manifeste dans tous les domaines de notre vie, des relations humaines à la vie professionnelle et au monde des affaires.
[2] Talmud, traité Baba Metsia, 87a.
[3] Cette idée a été exprimée par le rav Chlomo Wolbe dans l’un de ses cours. Le rav Ch. Wolbe est né à Berlin. Il a longtemps été le directeur spirituel de la yéchiva « Beer Yaakov », puis de plusieurs établissements d’enseignement religieux à Jérusalem. Il est mort à Jérusalem en 2005.
[4] Talmud, traité Nidda, 31b. Dans notre livre, cette explication est également mentionnée aux chapitres 4 et 14.
[5] Béréchit, 2:19-20.
[6] Béréchit, 2:21-23.
[7] Voir Rachi sur Béréchit, 2:20. Rachi (rav Chlomo Yitshaki) est l’un des plus grands commentateurs de la Torah.