Aujourd’hui, je voudrais parler d’une qualité aussi importante que celle de « juger favorablement ». Cette qualité nous facilitera considérablement la vie et nous aidera à éviter d’éventuelles erreurs et incompréhensions.
Pour mieux saisir toute la portée de cette notion, je voudrais aujourd’hui raconter un épisode de ma propre vie, qui illustre parfaitement ce que je veux dire.
Je suis née en Belgique. J’ai fréquenté une école juive. Dans notre promotion, nous étions 60 filles ; l’une d’elles est devenue ma meilleure amie. Elle vit aujourd’hui en Amérique. À l’époque, nous étions très proches, je faisais souvent mes devoirs chez elle et j’y préparais mes examens.
Sa mère est aussi devenue mon amie, si l’on peut dire. C’était une très bonne personne, dotée de très belles qualités de caractère. À cette époque précisément, elle souffrait d’une maladie grave bien connue. Elle devait suivre un traitement à l’hôpital, dont chaque séance la laissait complètement épuisée.
Elle ne voulait pourtant parler de sa maladie à personne. Seuls son mari et son amie la plus proche étaient au courant. Elle espérait que, si son état se dégradait au point de devenir visible, elle aurait le temps d’en parler à ses enfants. En attendant, elle ne voulait pas qu’ils s’inquiètent.
Après l’une de ses séances de traitement, elle rentrait chez elle en taxi. Elle était tiraillée entre deux possibilités. D’un côté, elle était très fatiguée, complètement épuisée, rongée par la douleur : il fallait rentrer à la maison. Et là, pleurer dans son oreiller et s’apitoyer sur son sort. D’un autre côté, ce soir-là précisément, une rencontre réunissait des femmes de tout le quartier, avec prélèvement de la hala et conférences : une soirée de « renforcement spirituel » (hizouk). Et elle avait tellement besoin de soutien pour retrouver des forces intérieures…
Au bout de la rue, elle demanda au chauffeur de tourner à gauche, pour aller à la soirée, plutôt qu’à droite, pour rentrer chez elle. Un détail la gênait pourtant. D’ordinaire, elle venait à ces rencontres, comme toutes les autres, avec un plat fait maison : un gratin, une salade, un gâteau. Elle cuisinait merveilleusement bien ; dans les concours actuels de pâtisserie et de cuisine, elle aurait remporté les premiers prix... Mais ce jour-là, elle arrivait directement de l’hôpital, les mains vides.
Après son départ de la soirée, les femmes restées sur place se mirent à commenter son comportement. Pourquoi était-elle donc venue les mains vides ?! Elle avait déjà marié la plupart de ses enfants, elle n’avait pas de bébés à la maison pour la déranger et se mettre dans ses jambes : elle était bien plus libre que nous ! Pourquoi se permettait-elle de venir ainsi ?!
Un mois plus tard, elle revenait à nouveau de l’hôpital et fit de nouveau un détour par la réunion de femmes, au prix de ses dernières forces. Son état s’était fortement dégradé ; une fois encore, elle arriva les mains vides, directement de l’hôpital, pour y puiser un regain d’énergie… Les mêmes femmes commentèrent à nouveau son comportement « sans vergogne ». Cette même semaine, elle rendit son âme au Créateur.
Et comment savons-nous tout cela ? Pendant la chiva (les sept jours de deuil), ces femmes vinrent consoler la famille. Et la seule amie proche qui connaissait sa maladie leur dit : « Sachez qu’elle avait très honte de venir à la soirée les mains vides, mais elle ne voulait parler de sa maladie à personne ni se justifier. Pourtant, elle sentait qu’on la regardait autrement. Elle sentait et comprenait que vous jugiez son comportement. Mais elle avait tant besoin de venir puiser des forces morales, même quand son corps ne répondait plus. Sachez qu’elle venait après des traitements extrêmement éprouvants à l’hôpital, et qu’elle était malade depuis près de 8 ans… »
Ces femmes se sentirent très mal à l’aise. Au fond, qu’avaient-elles fait ? Elles ne l’avaient pas jugée favorablement. Elles s’en voulaient : pourquoi n’avaient-elles pas porté sur elle un regard plus indulgent ? Pourquoi n’avaient-elles pas pensé, par exemple, qu’elle traversait une période financière difficile ou qu’elle était fatiguée ? Pourquoi l’avaient-elles immédiatement condamnée ?
Finalement, ces femmes se rendirent sur sa tombe pour lui demander pardon : une telle démarche existe dans la loi juive…
Je voudrais que nous réfléchissions tous davantage à cela : juger son prochain favorablement. Nos Sages disent : « Hévé dan et kol haadam lékaf zekhout », c’est-à-dire : juge chaque personne favorablement. D’un autre côté, le mot kol signifie aussi « tout entier » : il faut donc considérer la personne dans son ensemble, avec tous ses problèmes actuels, son passé, son caractère, son éducation, son état psychique, physique et matériel.
Peut-on connaître complètement une personne ? C’est peu probable. On peut en connaître un tiers, la moitié, mais il est impossible de tout savoir d’une personne. Il y a encore un point intéressant. Le mot kaf désigne le plateau d’une balance, mais c’est aussi, par exemple, le nom du chausse-pied dont on se sert pour glisser le pied dans une chaussure. Par analogie, pour comprendre l’autre, il faut utiliser un tel chausse-pied afin de « mettre ses chaussures ».
Comme il est bon d’avoir autour de nous des personnes dont nous savons qu’elles nous jugent favorablement ! Nous pouvons compter sur elles ; elles ne verront pas dans nos erreurs une intention délibérée de nuire. Nous sommes sereins à leurs côtés. Devenons donc nous-mêmes de telles personnes : ne voyons que le bon côté de ceux qui nous entourent ! Jugeons tout le monde favorablement !
Traduction de Mme Zissi Skarjinskaïa