Rabbanite Léa Gans
Nous commençons à aborder le second volet des outils éducatifs, ceux qui servent à renforcer les comportements positifs : « la droite rapproche ». Notre premier sujet est extrêmement important : c’est précisément par lui que doit commencer la discussion sur l’éducation d’un enfant.
Que pouvons-nous comparer, pour son importance dans le développement de l’enfant, au « lait maternel » ? Quel élément peut-on, sans exagération, appeler une « nourriture pour l’âme » de l’enfant ? Sans quoi l’éducation donnée par les parents est-elle inconcevable ? Bien sûr, il s’agit de l’amour.
Il existe différents outils éducatifs qui sont nécessaires à certains enfants, alors qu’ils ne conviennent absolument pas à d’autres. Mais l’amour est indispensable à chaque enfant.
Le rav Chlomo Wolbe, éminent maître de l’éthique juive (moussar), disait que l’amour est l’oxygène de l’enfant.
Si nous observons les petits des animaux, nous voyons à quel point ils diffèrent des enfants. Au bout d’un mois à un mois et demi seulement, un chaton se comporte déjà comme un animal adulte : il se déplace partout, s’intéresse à ce qui l’entoure, peut courir, sauter et tente de chasser. Et le petit de l’être humain ?
Le nourrisson est totalement démuni ! Il ne peut en aucune façon prendre soin de lui-même. Le spécialiste du développement de l’enfant J. Ronald Lally a comparé le développement des animaux et celui de l’être humain le jour de leur naissance. Il estime que, pour être comparable aux petits des animaux sur le plan de sa constitution et de ses fonctions, le bébé humain devrait naître un an plus tard ! Autrement dit, la grossesse devrait durer un an et 9 mois. Ce n’est qu’alors que l’enfant serait aussi développé que les petits des animaux à la naissance. Pourquoi est-ce nécessaire ?
Une année de grossesse supplémentaire
Tout tient au fait que les animaux n’ont que des besoins physiologiques : ils cherchent eux-mêmes leur nourriture, chassent, trouvent ou construisent un abri. L’être humain, en revanche, a besoin, pour se développer normalement, d’un lien affectif, de chaleur et d’amour, en plus de la nourriture et des soins. Pendant toute l’année qui suit sa naissance, l’enfant se trouve dans un « utérus social », qui « lui permet de nouer des liens solides avec ceux qui prennent soin de lui, l’engage dans une exploration intellectuelle du monde au cours de laquelle il est protégé et encouragé, l’aide à construire une bonne estime de soi ». Quelques heures après sa naissance, un petit poulain saute presque comme un cheval adulte. Le nourrisson a encore besoin d’une période d’adaptation, durant laquelle il est en sécurité et entouré d’amour. Pendant la grossesse, le bébé recevait de la chaleur à l’intérieur du corps de sa mère ; désormais, il reçoit une chaleur affective de sa maman, de son papa et de tous les membres du foyer. C’est pourquoi Ronald Lally appelle cette période « la seconde partie de la grossesse ».
Sans cela, l’enfant ne pourra pas survivre : c’est un besoin fondamental, vital pour le bébé. Ce n’est pas un luxe, pas un supplément, pas des vitamines : c’est la nourriture de base du petit être humain, une nourriture pour l’âme.
L’amour est un besoin de l’âme
L’âme de l’enfant n’est pas encore formée, elle n’est pas prête pour la vie. Tout comme l’enfant ne peut pas, à cet âge, trouver lui-même de quoi se nourrir, il ne peut pas non plus se procurer seul l’amour et la chaleur dont il a besoin.
Je connais personnellement une famille dans laquelle un enfant est né à une période difficile pour tous. Ce garçon a le même âge que mon fils ; ils ont aujourd’hui 4 ans. Les premières années de sa vie se sont déroulées dans une famille où la lumière du soleil semblait absente. Bien entendu, ses parents répondaient à ses besoins de nourriture et de vêtements propres, mais sans aller au-delà. Il a grandi avec un important retard de développement. Il a fallu le placer dans une école maternelle spécialisée pour les enfants présentant des difficultés émotionnelles. Pendant très longtemps, il n’a ni marché ni parlé. Et il ne pleurait jamais. Son éducatrice a longtemps travaillé avec lui ; elle peut même montrer l’endroit où il a pleuré pour la première fois, où il s’est exprimé. Maintenant, il commence peu à peu à parler. Cela signifie qu’il vivait comme une fleur desséchée, sans eau : personne ne lui accordait plus d’attention que le strict nécessaire, personne ne s’intéressait à lui ni à son état émotionnel. Dès qu’il a commencé à recevoir de la chaleur et de l’attention pour ses besoins affectifs, l’enfant a réagi émotionnellement : par des pleurs.
Est-ce si simple ?
Souvent, les parents ne comprennent même pas de quoi l’on parle : « Mais c’est élémentaire ! Il va de soi qu’il faut aimer son propre enfant. » Dans les faits, tout n’est pas si simple et il faut réellement aborder cette question de manière consciente, surtout lorsque les enfants grandissent.
En règle générale, les nourrissons et les enfants dans leurs premières années reçoivent l’amour de leurs parents et l’attention de leur entourage sans condition ; il est très rare qu’il en soit autrement. Une mère éprouve un amour spontané pour son nourrisson, pour son tout-petit, même pleurnichard, même bruyant et turbulent. Une maman prendra toujours dans ses bras et serrera contre son cœur son enfant dans ses premières années. Peut-être seules les personnes qui éprouvent peu d’émotions ne peuvent-elles pas transmettre un peu de leur chaleur à un enfant dès cet âge. Mais c’est plutôt une exception à la règle.
Lorsque l’enfant grandit, commence à se montrer têtu, à discuter avec ses parents et à agir à l’encontre de leurs consignes, il devient beaucoup plus difficile de l’aimer. Notre désir de lui faire tout aussi mal se réveille : « Puisque tu agis ainsi, alors… », et les parents manifestent beaucoup moins leur amour à leur enfant.
Ce manque est très grave. On peut le décrire par les paroles du roi Salomon (Kohélet 1:15) : « Ce qui est tordu ne peut être redressé, et ce qui manque ne peut être comblé. » Quels que soient les efforts déployés ensuite pour y remédier — même si, bien sûr, mieux vaut tard que jamais —, la perte d’amour ne peut être compensée : comment savoir à quel point il en a manqué ? Il est évident que, si l’enfant n’a pas reçu d’amour, que pourra-t-il transmettre à ses futurs enfants ?! Son développement, son avenir se construisent maintenant.
L’amour ne doit pas dépendre des bonnes ou des mauvaises actions
L’enfant grandit et se sépare progressivement de sa maman. Il va à l’école maternelle et y rencontre son lot d’épreuves : peut-être se moque-t-on de lui, lui fait-on du mal ou l’exclut-on des jeux ; parfois, il ne comprend pas ce que disent les autres enfants ou son éducateur. Après une journée aussi difficile en collectivité, où il doit sans cesse surmonter des difficultés et accomplir des tâches, il attend avec impatience de rentrer à la maison pour pouvoir se détendre et recevoir de la chaleur et de l’amour.
Il rentre à la maison en espérant que maman le prendra dans ses bras et lui fera des bisous. Il jette son sac par terre… Et voilà : « Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi as-tu jeté ton sac par terre ? Allez, accroche-le à sa place ! Et ta veste aussi ! » On attend de lui qu’il se comporte comme un grand, alors qu’il se sent encore petit et très fatigué. Bien sûr, le sac et la veste doivent être accrochés à leur place, mais si nous le lui rappelons après l’avoir pris dans nos bras et embrassé, en nous exclamant : « Comme je suis contente que tu sois déjà à la maison ! », l’enfant les accrochera avec plus de plaisir.
Tous les enfants, quel que soit leur âge, ont soif d’amour. Bien sûr, ses manifestations peuvent être différentes pour un tout-petit et pour un adolescent, mais l’un comme l’autre l’attendent tout autant, et souvent les enfants devenus grands l’attendent même davantage que les petits.
Le fondement et la condition indispensable de l’éducation
En plus d’être nécessaire au bon développement de l’enfant, l’amour est aussi une condition indispensable de son éducation. Il est impossible d’adresser à un enfant des remarques, des punitions ou des réprimandes difficiles à supporter et à accepter si, en même temps et auparavant, nous ne lui avons pas manifesté notre amour.
Si, depuis sa petite enfance, une maman répète à son enfant combien elle l’aime, sans faire dépendre cet amour de son comportement ou de quoi que ce soit d’autre, l’enfant le sait et accepte plus facilement le mécontentement et les critiques de sa mère. Une réprimande ou une punition est temporaire, tandis que l’amour de maman est constant.
L’amour est la clé du cœur de l’enfant : il ouvre son cœur pour qu’il accepte les conseils de son parent.
Les parents pensent souvent que l’enfant sait déjà qu’on l’aime. « Pourquoi le répéter sans cesse ?! Il ressent tout de lui-même ! » Mais s’il ressent tout de lui-même, pourquoi ne pensez-vous pas qu’il ressentira aussi la critique de lui-même ? Pourquoi exprimez-vous vos remarques ? Nous exprimons clairement notre mécontentement, tandis que pour l’amour, « il le ressentira de lui-même » ?
Il faut se rappeler que les enfants devenus grands ont eux aussi besoin d’être pris dans les bras, d’être embrassés et de recevoir des marques d’amour. Bien sûr, pas aussi souvent que les tout-petits, mais ils en ont tout de même besoin.
Comprendra-t-il de lui-même ?
Un rebbe, dans un héder, racontait qu’il s’efforçait toujours de traiter ses élèves avec beaucoup de douceur. Il avait eu un jour un groupe d’élèves dont l’un des garçons était son voisin. Le rebbe prenait grand soin de ce garçon : lorsque sa semelle s’était décollée, il la lui avait recollée ; lorsque le garçon avait déchiré son vêtement, le rebbe l’avait recousu ; lorsqu’il avait manqué son transport scolaire, le rebbe l’avait lui-même raccompagné. Il faisait donc beaucoup plus que ce qui lui incombait en tant que rebbe. Un jour, le rebbe demanda au garçon s’il avait remarqué cette attention particulière. Il s’avéra que le garçon considérait tout cela comme allant de soi, presque comme faisant partie des obligations du rebbe.
Tous les parents connaissent cela : nous investissons tant dans notre enfant, nous lui donnons tant, lui achetons tant de choses, faisons tant pour lui ; il devrait comprendre que nous l’aimons beaucoup ! Mais les enfants considèrent que cela va de soi, que c’est précisément le rôle des parents : prendre soin de leurs enfants, acheter des vêtements et de la nourriture, des livres et des jouets. « Pourquoi mes parents m’offrent-ils des activités et des divertissements ? Parce qu’ils en ont envie ! » Voilà ce que pensent les enfants.
Et ils attendent tout de même que nous leur parlions de notre amour. Ils ne le déduisent pas logiquement de notre comportement.
Le rav Kletzkin donnait une conférence sur ce sujet, et l’un des pères présents s’indigna : « Il est impossible que nos enfants ne sachent pas que nous les aimons. Ma femme et moi nous donnons tant de mal pour eux, nous travaillons beaucoup, nous leur achetons ce qu’il y a de plus moderne et de plus intéressant. Il est impossible qu’ils ne le sachent pas. » Il décida de vérifier. Rentré chez lui tard le soir, il ne put se retenir et réveilla sa fille de 8 ans. Gêné de lui demander : « Sais-tu que je t’aime ? », il lui demanda plutôt : « Sais-tu que maman t’aime ? » La petite fille répondit : « Oui. » Le père pensa : « J’avais raison, et lui disait des bêtises pendant sa conférence. Ma fille a clairement montré qu’elle voit nos efforts. » Mais il lui demanda tout de même : « Et comment vois-tu que maman t’aime ? » Elle répondit : « Parce qu’elle me donne mes vêtements en premier le matin. » Le père resta stupéfait. En réalité, la petite fille faisait simplement tout lentement, et sa mère lui donnait ses vêtements en premier pour qu’elle ne prenne pas de retard sur les autres, mais sa fille l’avait compris ainsi. Et elle ne considérait absolument pas le dur travail de ses parents ou l’achat d’articles à la mode comme des manifestations d’amour. Le père revint et raconta cela pendant le cours.
Un enfant aimé pardonne plus facilement une injustice
Dans Michlé (10:12), il est écrit : « Couvre toutes les fautes d’amour. » Cela est vrai aussi dans nos relations avec les enfants. Nous nous efforçons tant d’être de bons parents, attentifs : nous retenir, laisser passer, ne pas nous mettre en colère. Mais nous sommes humains. Et nous commettons malgré tout des erreurs. Nous pouvons nous emporter, surtout si la journée nous a fatigués.
Si l’enfant sait que ses parents l’aiment, il pardonnera plus facilement lorsqu’ils l’accusent injustement de quelque chose qu’il n’a pas fait ou lorsqu’ils ont crié plus que nécessaire, sous l’effet de la fatigue et de l’irritation. Un enfant qui ressent cet amour, en entend parler et en reçoit des manifestations tangibles pourra en « couvrir » les moments désagréables et « continuer à vivre ». Peut-être sera-t-il un peu fâché, mais il pardonnera bientôt — « maman/papa est aussi un être humain » — et l’oubliera.
Si, en revanche, une telle erreur est commise envers un enfant qui ne se sent pas aimé, il l’ajoutera à la liste des blessures infligées par ses parents, comme un signe supplémentaire qu’on ne l’aime pas. « Personne ne me comprend ici, on me déteste ici… » L’enfant grandit avec ces pensées, et les conséquences sont désastreuses.
Apaiser la faim affective
Lorsque nous avons faim, nous allons chercher de la nourriture. Puisque l’amour est aussi important pour l’enfant que la nourriture, lorsqu’il ressent une faim affective, il part chercher de l’amour. S’il n’y en a pas à la maison, s’il n’en reçoit pas de ses proches, il part le chercher sur « d’autres terrains », à D-ieu ne plaise.
Il arrive souvent que l’enfant se trompe dans son appréciation, pensant qu’on ne l’aime pas à la maison, simplement parce que l’adulte et l’enfant n’ont pas le même langage de l’amour. Mais l’enfant a déjà eu le temps de croire qu’on ne l’aime pas chez lui. Certains enfants chercheront l’amour parmi leurs amis, d’autres iront « dans la rue ». Les enfants commencent à considérer la maison comme un refuge temporaire où manger et dormir, tandis qu’ils déplacent leur vie ailleurs.
Bien sûr, on peut aller passer un moment chez un ami ou sortir se promener avec des amis, mais c’est à la maison que l’enfant doit recevoir de la chaleur et de l’amour.
à suivre
Préparé par — Mme Zissi Skarjinskaïa