Nechama Cheli

L’essentiel est de ne pas se mettre en colère

Le soir de Roch Hachana. Rav Yéhouda Fétaya, rabbin de la communauté de Bagdad et grand kabbaliste, rentrait chez lui après la prière du soir de la fête, méditant sur ce grand jour, le Jour du Jugement… Son visage rayonnait d’un éclat particulier et, dans son manteau d’un blanc immaculé, le rav ressemblait à un ange descendu un instant dans notre monde matériel. …

Léa Gitl Choukhman

L’essentiel est de ne pas se mettre en colère

Le soir de Roch Hachana. Rav Yéhouda Fétaya, rabbin de la communauté de Bagdad et grand kabbaliste, rentrait chez lui après la prière du soir de la fête, méditant sur ce grand jour, le Jour du Jugement… Son visage rayonnait d’un éclat particulier et, dans son manteau d’un blanc immaculé, le rav ressemblait à un ange descendu un instant dans notre monde matériel.

La rabbanit Rachel était assise à table avec un livre de Téhilim, attendant son mari. Les bougies à l’huile d’olive allumées éclairaient la maison, entièrement prête pour le retour du maître de maison. Cette fois, la rabbanit avait trouvé une nouvelle place pour les bougies, en les disposant près de la porte : ainsi, la lumière atteignait tous les recoins de la pièce.

Enfin, les pas familiers se firent entendre. La rabbanit se leva pour accueillir son mari. Il entra dans la maison, toujours profondément plongé dans ses pensées, se tourna vers sa femme, et son somptueux manteau neuf fendit l’air, renversant les bougies en un instant. Un tintement de verre retentit et la maison fut plongée dans l’obscurité. La rabbanit resta interdite. Mais avant même qu’elle ait pu prononcer un mot, la voix de son mari se fit entendre :

— Ma chère femme ! Surtout, ne te mets pas en colère, je t’en prie, ne te mets pas en colère ! Bien sûr, c’est dommage pour les bougies, et je te demande pardon de tout cœur. Mais l’essentiel est de ne pas se fâcher à Roch Hachana !

— D’accord, je ne suis pas en colère, dit la rabbanit, mais comment allons-nous manger ? Il fait complètement noir ici.

— Ce n’est pas grave ! Montons sur le toit. Nous prendrons le repas à la lumière des étoiles, ce sera très beau…

— Oui, c’est une bonne idée, approuva la rabbanit. Il leur arrivait en effet de manger sur le toit, en profitant de la brise fraîche après une chaude journée à Bagdad. C’était donc une solution tout à fait acceptable. Le rav monta sur le toit pour y préparer une place, tandis que la rabbanit retira une casserole de la cuisinière, posa dessus de petites assiettes de simanim et se dirigea, elle aussi, vers l’escalier. Mais elle n’eut pas le temps de l’atteindre. N’ayant pas vu dans l’obscurité la flaque d’huile laissée par les bougies, la rabbanit glissa et tomba… Les éclats et le contenu des assiettes furent projetés dans toute la pièce.

En entendant le fracas, le rav se hâta de redescendre, aida sa femme à se relever et dit :

— Ma chère femme, l’essentiel est de ne pas se mettre en colère. Tout est pour le mieux, c’est donc que cela devait arriver. Regarde comme la casserole est bien tombée : la viande n’en est pas sortie, alors ce n’est pas grave. L’essentiel est de ne pas se mettre en colère.

La rabbanit poussa un profond soupir, s’essuya les mains et décida qu’il fallait vraiment affronter l’épreuve avec dignité. D’ailleurs, contre qui se mettre en colère, au juste ? Contre elle-même ? Contre son mari ? Ou contre le Très-Haut ? Car tout ce qu’Il fait est pour le mieux.

Mais les épreuves n’étaient pas encore terminées. Lorsque la rabbanit se pencha pour retrouver à tâtons la malheureuse casserole de viande, un cri involontaire lui échappa : sa main avait rencontré quelque chose de velu, et une seconde plus tard, les époux virent une ombre qui s’enfuyait à toute vitesse. Une chatte, attirée par la bonne odeur de la viande bien cuisinée, avait eu le temps de se faufiler silencieusement dans leur petite maison (la porte n’était pas verrouillée), de s’emparer du plus gros morceau en marchant avec ses pattes peu propres sur le reste de la nourriture, puis de s’enfuir avant que le rav et la rabbanit, stupéfaits, n’aient pu faire quoi que ce soit.

La rabbanit se laissa tomber sur une chaise, épuisée, ne sachant s’il fallait pleurer ou rire. Et le rav répéta une nouvelle fois :

— Ma chérie, l’essentiel est de ne pas se mettre en colère. Surtout, ne te mets pas en colère. Je t’en prie ! Ce n’est pas grave, nous prendrons un peu de ce que tu as préparé pour le deuxième jour de Roch Hachana et nous ferons notre repas. Ou nous mangerons simplement des hallot. Toutes tes hallot sont si bonnes, elles nous rassasieront à coup sûr. L’essentiel est de ne pas se mettre en colère !

Il n’y avait à ce repas ni tête d’agneau, ni pommes au miel, ni grenade : aucun des simanim annonçant une bonne année. Mais il y avait le principal siman : le calme, le respect mutuel et la paix au foyer.

« Vous ne le croirez pas, disait rav Fétaya à ses enfants et petits-enfants en racontant cette histoire, mais je n’ai jamais connu, ni avant ni après, d’année aussi réussie et heureuse que celle-là » !

Nos Sages ont dit que, dans une maison où le vin coule comme de l’eau, la bénédiction sera toujours présente. L’une des explications est la suivante : si l’on renverse par erreur un vin coûteux, on ne se mettra pas en colère, comme si ce n’était que de l’eau.