Rabbanite Léa Gans
Après avoir parlé des punitions, il convient de revenir sur la colère des parents. Il est important de le faire avant de passer à la deuxième partie des méthodes éducatives : « la main droite rapproche ».
Qu’est-ce que cette émotion, la colère ? Est-elle légitime ? Existe-t-il une « juste colère » ? Que construit et que détruit une personne colérique dans son foyer, dans l’éducation de ses enfants ?
Dans Kohélet (10:1), il est écrit : « Une mouche morte fait puer et fermenter l’huile d’onction ; un peu de folie l’emporte sur la sagesse et l’honneur ».
On peut imaginer un grand récipient rempli d’une huile précieuse, le chémen rokéa'h (une huile cosmétique), dont le parfum est très agréable. Et voilà qu’une petite mouche nécrophage y tombe et meurt. Les miasmes de décomposition que cette petite mouche introduit dans la belle huile suffisent à la faire fermenter et à la gâter complètement : elle se met à bouillonner et à dégager une odeur infecte et nauséabonde. Au fond, c’est illogique : pourquoi un grand récipient d’huile devrait-il être gâté par une seule petite mouche ?
Dans le Talmud (Berakhot 61a), il est écrit que cette mouche est le mauvais penchant, qui réside entre les deux moitiés du cœur. Pourquoi une mouche ? Sans doute parce que cet être vivant continue de tourmenter l’homme, quoi qu’on fasse pour le chasser.
Il est tout à fait possible de voir une personne pleine de belles qualités, dont les bonnes actions embaument comme une huile d’onction. Elle possède un esprit remarquablement vif et un cœur bon. Mais si elle ne maîtrise pas ses mauvais traits de caractère, toute cette belle « huile » se gâtera. Elle peut perdre tout ce qu’elle possède : son foyer, sa famille, l’amour, ses enfants. Elle gâchera tout de ses propres mains !
Dans le traité Sota (3b), il est écrit : « La colère au foyer est comme un ver dans une graine de sésame » : elle détruit le foyer. Il est ensuite précisé que cela concerne davantage les femmes (car les femmes sont davantage à la maison et s’identifient au foyer ; mais, pour ce qui est de l’éducation, la colère du père peut, elle aussi, faire beaucoup de mal). Le ver dans le sésame est d’une taille comparable à celle de la graine : il est si petit, mais les dégâts qu’il provoque sont immenses.
Pourquoi la colère ?
Pourquoi parlons-nous de la colère comme d’une force destructrice ? Pourquoi n’abordons-nous pas d’autres émotions négatives : le ressentiment, la culpabilité, l’anxiété, l’amertume ?
Il est naturel pour l’être humain d’éprouver toute la gamme des émotions, mais il est parfois particulièrement difficile de contenir sa colère. Nous ne parlons pas d’objectifs inaccessibles, comme ne jamais éprouver de colère. Nous nous intéressons ici à une personne devenue dépendante de la colère : celle-ci fait désormais partie de sa vie (la personne a développé à son égard une « dépendance à l’adrénaline »).
Nos Sages disent dans le traité Chabbat (105b) : « Celui qui déchire ses vêtements dans la colère, brise de la vaisselle dans la colère ou disperse ses biens dans la colère, qu’il soit à tes yeux comme un adorateur d’idoles. Car telle est la spécialité du yétser hara, le mauvais penchant : aujourd’hui, il lui dit : “Fais ceci”, demain : “Fais cela”, jusqu’à lui dire : “Va adorer des idoles”, et il ira les adorer. »
Nos Sages n’ont pas dit que quiconque brise de la vaisselle est un idolâtre, mais seulement celui qui le fait dans la colère. La colère est agréable à l’homme : elle lui procure un sentiment de force et une excitation (l’effet de l’adrénaline). Et comme il faut augmenter la dose à chaque fois, il saccage progressivement de plus en plus de choses autour de lui. La voix du mauvais penchant devient toujours plus forte, et celle de l’âme toujours plus faible, jusqu’à ce que le mauvais penchant lui dise de faire quelque chose d’absolument insensé — aller servir des idoles — et il ira, pour ressentir à nouveau cette euphorie familière.
L’âme doit gouverner le corps
Nos Sages disent dans le traité Berakhot (61b) : « Les justes sont gouvernés par leur bon penchant, comme il est dit (Téhilim, 109:22) : “Mon cœur est brisé en moi” ; les méchants sont gouvernés par leur mauvais penchant (ibid., 36:2) : “La parole du péché adressée au méchant, en mon cœur (je la ressens) — il n’y a pas de crainte de D.ieu devant ses yeux” ; quant à ceux qui se situent entre les deux, l’un et l’autre les gouvernent, comme il est dit (ibid., 109:31) : “Il se tient à la droite du pauvre pour sauver son âme de ceux qui la gouvernent (les deux penchants)” ».
Quant aux personnes qui se situent entre les deux, elles doivent travailler sur elles-mêmes pour maîtriser leur mauvais penchant.
Les départements de l’enfer
Il existe une célèbre parole des Sages (Nedarim, 22a) : « Quiconque se met en colère, c’est comme si toutes les formes du Guéhinom le dominaient ».
On peut imaginer que le Guéhinom possède différents départements : pour les vols, pour les meurtres, pour la débauche… Et une personne en colère se trouve comme sous l’emprise de tous ces départements à la fois.
Que reste-t-il quand s’en va la néchama?
Nos Sages mettent en garde contre les personnes colériques. Le livre du prophète Isaïe contient ce verset (2:22) : « Ne vous fiez pas à l’homme dont le souffle est dans ses narines, car que vaut-il ? ». [En hébreu : חִדְלוּ לָכֶם מִן הָאָדָם אֲשֶׁר נְשָׁמָה בְּאַפּוֹ כִּי בַמֶּה נֶחְשָׁב הוּא. On peut traduire par « Cessez donc, éloignez-vous de l’homme dont l’âme (s’en va) dans la colère… »]
Le « Zohar » (Rabbi Yehouda, paracha Tetsavé) commente ainsi ce verset : « Le trait de caractère qu’est la colère irréfléchie : “Ici, le Très-Haut donne un ordre à l’homme et le met en garde : il doit éviter les personnes qui souillent leur âme. Lorsque D.ieu créa l’homme, Il le fit à Son image et insuffla en lui une âme sainte… Et l’homme se révèle par sa colère : s’il préserve son âme sainte même lorsque la colère s’empare de lui, et ne l’arrache pas de sa place… c’est une personne cachère… Mais s’il ne la préserve pas, arrache cette haute sainteté de sa place et installe en lui ‘l’autre côté’ (la sitra ahra, les forces du mal), cet homme se révolte contre son Maître, et il est interdit de se rapprocher de lui et d’entretenir une amitié avec lui. Il persécute cette âme sainte et la souille par sa colère. Il remplace l’âme par la colère…” »
Et, comme il est écrit dans le livre de Job (18:4) : « Celui qui déchire son âme dans sa colère !.. »
Il s’agit d’une personne qui, dans la colère, perd la maîtrise d’elle-même et laisse la colère la dominer et diriger ses actes.
La colère devient son maître, alors qu’en réalité, l’homme doit accomplir la volonté du Très-Haut. C’est pourquoi nos Sages disent que celui qui se met en colère « se donne un dieu étranger ».
Que signifie le fait que l’âme — la néchama — s’en va ? Cela signifie qu’il ne reste que le néfech, l’âme animale. Autrement dit, la personne devient semblable à un animal, se comporte comme un animal et perd le tsélem Élokim, l’image de D-ieu.
à suivrePréparé par Mme Zissi Skarjinskaïa