Rabbanite Léa Gans
La force de la maîtrise de soi
Il est évident que les situations varient. Nous ne sommes pas toujours maîtres de nous-mêmes. Imaginons une maman qui, après sa journée de travail, rentre à la maison et se plonge dans la routine. On a fait les devoirs, mangé, pris le bain, joué, lu ; on est en train de coucher les enfants. Et voilà qu’on découvre que le petit est malade (D.ieu nous en préserve) ! Tout part alors à vau-l’eau. On se met à le calmer, à prendre sa température, à tout faire avec l’enfant dans les bras : la maman est à bout de nerfs. C’est alors que le papa arrive. Le matin, il avait été convenu qu’il achèterait des aliments pour bébé. « Tu en as acheté ? » « J’ai oublié ! » C’en est trop. C’est le point d’explosion. Sa femme lui rappellera toutes les fois où il a oublié quelque chose, et lui ne se privera pas de lui répondre… Cela vous rappelle quelque chose, n’est-ce pas ?
Que faire alors ? Il faut utiliser un outil puissant : la force de la maîtrise de soi. On peut et on doit la développer, l’entraîner en soi comme un muscle.
Nous savons à quel point les enfants peuvent nous faire sortir de nos gonds. Ils connaissent parfaitement nos points sensibles et savent appuyer très précisément là où cela fait mal, justement lorsque nous sommes pressés par le temps, de mauvaise humeur, etc. Dans nos échanges avec les enfants, il est donc très important de faire preuve de maîtrise de soi et de patience.
Lorsque nous avons parlé des punitions, nous avons évoqué le cas d’une maman qui se sent profondément blessée par son enfant et ne peut pas bien remplir son rôle d’éducatrice. Elle peut alors soit dire à l’enfant qu’ils en parleront plus tard, soit demander au papa de prendre le relais auprès de lui pendant qu’elle se calme.
Nous avons aussi dit que nous ne punissons pas sous le coup de la colère, car ce n’est pas de l’éducation.
À la lumière de ce qui précède, nous comprenons qu’une personne emportée par la colère n’est pas maîtresse d’elle-même et peut donc punir « avec une force bestiale », de manière disproportionnée. De plus, dans un accès de colère, une maman ne ressemble plus du tout à une maman : les cheveux hérissés et en bataille, un rictus terrifiant sur un visage rouge… Un véritable monstre, plutôt qu’une maman. L’enfant perçoit lui aussi cela comme une « explosion des mauvais traits de caractère » de sa maman, autrement dit : « Ce sont ses problèmes, cela n’a rien à voir avec mon comportement. » En règle générale, après une telle crise, l’enfant se souvient du comportement terrible de sa maman (ou de son papa), des paroles prononcées, ou garde longtemps en mémoire la violence physique exercée par le parent sous le coup de la colère, puisque, dans une situation ordinaire, ce parent n’aurait en aucun cas agi ainsi. En revanche, ce qui a déclenché cet accès de colère est souvent oublié : pour l’enfant, cela n’a donc eu aucune valeur éducative.
De plus, les enfants apprennent de nous en imitant notre comportement. Ils reproduiront donc ces explosions de colère sur leurs petits frères et sœurs, sur leurs camarades de classe (et plus tard, D.ieu nous en préserve, sur leurs propres enfants). Les enseignants se plaindront de la rage incontrôlable de l’enfant.
Le rav Chimchon Pinkous disait : « Les choses sortent du cœur et entrent dans le cœur de la même manière qu’elles en sont sorties. Si elles en sont sorties dans la colère, elles y entreront dans la colère. » Autrement dit, si l’on essaie d’enseigner quelque chose à un enfant sous le coup de la colère (de « lui faire entendre raison »), cela ne suscitera chez lui rien d’autre que de la colère.
À l’inverse, si les enfants voient qu’il nous est douloureux de les punir (à ne pas confondre avec le fait de regretter la punition), cela les marquera davantage. Surtout si nous parvenons à leur montrer que, malgré son mauvais comportement, l’enfant reste aimé et important à nos yeux.
Il existe une histoire au sujet du 'Hafets 'Haïm qui fut racontée au rav Éliyahou Lopian par un homme ayant lui-même vécu ces événements, le président du conseil d’une localité non religieuse.
Bien qu’il ne fût pas religieux, cet homme témoignait un grand respect à ceux qui étudiaient la Torah. En voici la raison :
Dans sa jeunesse, cet homme avait voulu entrer à la yéchiva du 'Hafets 'Haïm à Radin. On lui avait fait passer un examen et jugé ses connaissances suffisantes, mais sa vision du monde posait problème. Lorsque le 'Hafets 'Haïm s’en rendit compte, il s’opposa catégoriquement à l’admission du jeune homme à la yéchiva. « Mais le dernier train est déjà parti ! Où vais-je passer la nuit ? Accueillez-moi au moins pour une nuit ! » demanda le jeune homme. Le 'Hafets 'Haïm refusa de l’accueillir, même pour une seule nuit. « Mais où vais-je dormir ?! » insista le jeune homme. « Il y a une chambre chez moi, je t’y préparerai un lit », répondit le rav. Le jeune homme se rendit chez le 'Hafets 'Haïm, entra dans la chambre et se coucha dans le lit préparé pour lui. Mais il ne parvenait pas à s’endormir, car il faisait froid. À minuit, il entendit des pas et fit semblant de dormir. Il aperçut la silhouette du rav, qui s’était levé pour vérifier comment il dormait. Sentant qu’il faisait froid dans la chambre, le 'Hafets 'Haïm retira son manteau de fourrure et en enveloppa le jeune homme de tous côtés. Une fois réchauffé, celui-ci s’endormit rapidement.
Le 'Hafets 'Haïm ne voulait pas que ce jeune homme passe ne serait-ce qu’une nuit sous le toit de sa yéchiva, afin de ne pas corrompre les autres élèves. Mais chez lui, il lui témoigna tant de chaleur : il lui prépara lui-même un lit et le couvrit de son propre manteau de fourrure. C’est pourquoi l’amour de ceux qui étudient la Torah resta toute sa vie dans le cœur de cet homme, tandis que la rancœur n’y demeura pas.
Les moments difficiles
Il existe certaines périodes où l’on risque davantage de se mettre en colère. L’une d’elles est érev Chabbat, le vendredi, avant l’entrée de Chabbat. Nous savons tous qu’à ce moment-là, le Satan tente de s’installer dans notre foyer et provoque des disputes entre le mari et la femme, entre les parents et les enfants. Une autre période difficile est motsaé Chabbat, la fin de Chabbat. C’est un moment de tension, où l’âme supplémentaire qui nous accompagnait pendant Chabbat nous quitte. Ce moment est « destiné aux afflictions » ; le risque de se disputer augmente également.
Le rav Israël Salanter disait : « Il faut imiter le Très-Haut et préparer le remède avant la maladie. Cela signifie que l’homme doit faire tous les efforts possibles pour ne pas avoir à se mettre en colère. » Il faut être à l’écoute de soi-même. Chacun connaît des périodes de tension où sa capacité à se maîtriser est davantage mise à l’épreuve qu’un jour ordinaire.
Il faut savoir percevoir la tension qui monte et reconnaître ces périodes. Il faut ensuite admettre que ce n’est pas le meilleur moment pour régler ses différends, décider de punitions ou prendre une quelconque mesure brusque. Une fois que l’on en a conscience, il faut faire appel à la force de la maîtrise de soi. Tant que la tension n’est pas retombée, ne pas relâcher les freins. On peut s’imaginer en train de descendre une route mouillée ; dans cette situation, l’essentiel est d’avoir de bons freins. Le rav Chimchon Pinkous disait : « Un homme avait une voiture. Tout allait très bien : elle brillait et elle roulait même, mais elle avait un défaut : elle n’avait pas de freins. Qui prendrait le risque de monter dans une telle voiture ? »
De plus, certains facteurs dégradent notre état général et diminuent, par conséquent, notre capacité à résister aux situations stressantes.
Une maman doit prendre soin d’elle, surtout dans une famille nombreuse. Il ne faut pas oublier de manger, ni laisser passer l’heure du petit-déjeuner ou du déjeuner. Il est important de dormir suffisamment ! Les facteurs physiologiques auxquels nous ne prêtons généralement pas attention peuvent considérablement diminuer notre résistance au stress ; nous nous irriterons alors bien davantage qu’il ne le faudrait.
Une qualité reçue en héritage
Nous avons hérité la maîtrise de soi de notre patriarche Abraham. Lorsque le Très-Haut le mettait à l’épreuve, il ne demandait jamais : « Pourquoi ? » « Qu’ai-je fait pour mériter cela ? » Il accomplissait simplement ce qui était exigé de lui. Nous, le peuple juif, avons hérité de cette force de maîtrise de soi. Elle est donc présente en chacun de nous. Il suffit de la développer.
On raconte une histoire au sujet de la mère du rav Elyachiv.
À cette époque, la lessive prenait toute une journée. On transportait l’eau, on la chauffait, on la versait dans des bassines et des cuves, puis on frottait le linge sur une planche à laver. Ensuite, on transportait encore de l’eau pour rincer le linge. Après une journée entière de lessive, on étendait le tout sur des cordes tendues à travers la cour.
C’est à peu près ainsi, toute blanche et aérienne, que se présentait la cour ce jour-là. Le linge lavé flottait au vent. La future mère du rav Elyachiv était rentrée se reposer. C’est alors que sa voisine revint chez elle. Elle enviait la rabbanite pour son ardeur au travail et décida maintenant que le linge de l’autre l’empêchait de passer. Sans réfléchir davantage, elle coupa les cordes. Le linge fraîchement lavé tomba dans la boue, dans les flaques qui n’avaient pas encore eu le temps de sécher. La tête haute, la voisine satisfaite rentra chez elle.
En sortant dans la cour deux heures plus tard, 'Haya-Moucha Elyachiv leva les mains de consternation. Le résultat d’une journée entière de travail gisait dans la boue… Elle aurait pu aller se disputer avec sa voisine, lui promettre de couper ses cordes à son tour, lui crier dessus tout son soûl pour « se soulager ». Mais cette femme garda le silence et n’en dit même pas un mot à son mari. Elle ramassa le linge et partit chercher de l’eau pour recommencer la lessive.
Quelques heures plus tard, la voisine, effrayée, accourut chez elle : son fils était soudain tombé gravement malade, et elle demandait à la rabbanite de ne pas lui en vouloir et de lui pardonner. 'Haya-Moucha Elyachiv répondit qu’elle n’avait même pas songé à se mettre en colère ni à garder de rancœur.
Elle-même était restée longtemps sans enfants. On raconte que, cette même année, elle eut le mérite de tomber enceinte de son fils unique, le futur rav Elyachiv.
Préparé par Mme Zissi Skarjinskaïa