Nechama Cheli

La prière du condamné

« Lorsqu’ils les eurent fait sortir, l’un d’eux dit : sauve ta vie, ne regarde pas derrière toi et ne t’arrête nulle part dans la plaine ; réfugie-toi dans la montagne, de peur de périr. Mais Lot leur dit : oh non, É-ternel ! Voici, Ton serviteur a trouvé grâce à Tes yeux, et grande est Ta bonté, que Tu as manifestée envers moi, en…

Rav Nahoum Chatkhin

La prière du condamné

« Lorsqu’ils les eurent fait sortir, l’un d’eux dit : sauve ta vie, ne regarde pas derrière toi et ne t’arrête nulle part dans la plaine ; réfugie-toi dans la montagne, de peur de périr. Mais Lot leur dit : oh non, É-ternel ! Voici, Ton serviteur a trouvé grâce à Tes yeux, et grande est Ta bonté, que Tu as manifestée envers moi en sauvant ma vie ; mais je ne peux pas me réfugier dans la montagne : le malheur pourrait m’atteindre, et je mourrais. Voici une ville assez proche pour y fuir, et elle est petite ; que je m’y réfugie donc — n’est-elle pas petite ? — et ma vie sera sauvée » (Beréchit, 19:17-20).

Pourquoi la ville de Tsoar a-t-elle été épargnée par la destruction ? Rachi donne deux explications. Premièrement, cette ville avait été construite peu avant les derniers événements ; les péchés de ses habitants n’avaient donc pas encore fait déborder la coupe de la patience du Tout-Puissant. Deuxièmement, cette ville était petite et n’a donc pas été vouée à la destruction.

Selon le Ramban, en revanche, Tsoar devait initialement être détruite. C’est uniquement parce que Lot n’avait pas pu gravir la montagne et avait été contraint de s’arrêter à Tsoar que la ville n’a pas été détruite.

Il ressort de l’explication du Ramban que la prière de Lot pour son salut a également aidé les habitants de la ville impie de Tsoar à survivre, ce qui a de quoi étonner.

Nous venons pourtant de voir qu’Abraham n’a pas réussi à obtenir par ses prières le salut de nombreuses villes et de leurs habitants ! Et voilà que la prière de Lot a été entendue, alors que, même s’il n’était pas aussi impie que les habitants de Sodome, il était loin de pouvoir être considéré comme un juste !?

L’explication de ce qui s’est passé réside peut-être dans le fait qu’Abraham n’avait pas besoin de prier pour lui-même. Sa vie ne dépendait pas du salut des habitants de cette contrée. Lot, en revanche, n’était nullement certain de traverser sain et sauf ce châtiment. Ses propres paroles le montrent : « ...et ma vie sera sauvée ». Craignant pour sa vie, Lot priait de toutes ses forces. Et c’est précisément cette prière de Lot qui fut exaucée et permit le salut de Lot, de sa famille et de tous les habitants de Tsoar.

Lorsqu’une personne sent qu’elle n’a aucune possibilité de survivre autrement qu’en priant, une telle prière ne peut rester sans réponse. Et la prière du condamné a pu annuler même le verdict céleste prononcé contre les villes de Sodome et de Gomorrhe.

Que nous enseigne cet exemple ? Lorsqu’une personne sent qu’il ne lui reste plus aucun moyen d’échapper au malheur en dehors de la prière, une telle prière a la force d’apporter la délivrance ou d’annuler un verdict prononcé d’En Haut. C’est à propos de ce phénomène que le roi David a dit : « L’É-ternel est proche de tous ceux qui L’invoquent, de tous ceux qui L’invoquent en vérité » (Téhilim 145:18). Le verset ne contient pas la conjonction « et » pour relier ses deux parties. On aurait pu comprendre le verset ainsi : le Tout-Puissant est proche de tous ceux qui L’invoquent, et aussi proche de ceux qui font véritablement appel à Lui. Non ! Il ressort du verset que le Tout-Puissant n’est proche que de ceux qui consacrent véritablement leurs forces à leur prière. Toujours sentir que, sans l’aide du Ciel, nous ne pourrons pas sortir de nos malheurs : voilà une condition indispensable à chacune de nos prières.

Exemples du succès de la prière du condamné

Le traité Ketoubot (62b) raconte que Rabbi maria son fils à la fille de Rabbi Yossi ben Zimra. Après le mariage, le jeune époux partit étudier la Torah à la yéchiva, et durant les douze années de son absence, son épouse devint stérile. Que faire ? Rabbi pensa qu’il n’y avait aucune issue à cette situation. Si leurs enfants divorçaient, les gens diraient qu’un tel sacrifice de la jeune épouse n’en valait pas la peine. Prendre une seconde épouse n’était pas non plus une solution acceptable. Les gens diraient alors que la seconde était la véritable épouse et qu’il n’avait épousé la première que pour le plaisir qu’elle lui procurait. Que fit donc Rabbi ? Il se mit à prier avec ferveur pour sa belle-fille, et elle retrouva la capacité d’avoir des enfants.

Les commentateurs expliquent que le préambule soulignant à quel point la situation était sans issue n’a pas été donné sans raison.

Il vise à souligner que la prière de Rabbi fut exaucée lorsqu’elle fut prononcée du fond du cœur. Lorsque la situation était sans issue et qu’il ne restait aucune autre solution acceptable.

Le traité Meguila (12b) rapporte l’opinion de Rabbi Né‘hémia selon laquelle Esther n’avait pas invité sans raison A‘hachvéroch et Haman au banquet qu’elle avait organisé. Son but était de convaincre les Juifs qu’ils devaient prier le Tout-Puissant avec davantage de ferveur pour leur salut et ne pas compter sur la présence à la cour d’« une personne de leur camp » qui résoudrait tous leurs problèmes.

Comment les événements se sont-ils déroulés ? Avant même de fixer le second banquet, Esther ordonne aux Juifs de jeûner pendant trois jours. Lors du premier banquet, le roi A‘hachvéroch, de bonne humeur, offre à Esther la moitié de son royaume. Mais Esther ne profite pas de la faveur du roi et ne tente pas de révéler son identité à ce moment-là pour implorer sa clémence envers elle-même et son peuple. C’est étrange. L’humeur de ce roi despotique est changeante, et qui dit qu’il viendra demain au second banquet ? Peut-être est-ce justement la dernière occasion qui se présente ? Mais Esther marque une pause et continue d’attendre jusqu’au lendemain. Qu’a-t-elle donc en tête ? L’Alchikh explique qu’Esther n’était pas certaine, à ce moment-là, de la force des prières des Juifs. Car, en dehors du Tout-Puissant, ils avaient quelqu’un sur qui « compter ». Leur reine juive, Esther, ne laisserait pas une catastrophe se produire et résoudrait assurément tous les problèmes.

Pour dissiper les illusions du peuple d’Israël quant à Celui qui pouvait réellement résoudre ses problèmes, Esther ne révéla pas son identité avant le jour du second banquet.

Car Haman était sorti du premier banquet très satisfait, ce que tout le monde pouvait voir. Les Juifs se dirent alors qu’Esther ne se souciait peut-être pas du tout d’eux. Peut-être était-elle certaine qu’en tant que reine, elle pourrait échapper à ce terrible sort. Voyant cela et soupçonnant Esther d’être de connivence avec A‘hachvéroch et Haman, les Juifs se mirent à prier avec ferveur le Tout-Puissant pour leur salut. C’était le troisième jour du jeûne, alors que leurs forces physiques étaient presque épuisées. Et la reine Esther savait que le Tout-Puissant serait prêt à annuler Son verdict lorsque les Juifs se repentiraient de leurs fautes de tout leur cœur et s’adresseraient, dans une prière désespérée, au Père qui est aux Cieux.

Les commentateurs expliquent que le verset des Téhilim (107:6) : « Ils crièrent vers l’É-ternel dans leur détresse — Il les sauva de leurs tourments », parle de ceux qui naviguent sur les mers et traversent les déserts. Un autre verset — « Ils appelèrent l’É-ternel dans leur détresse, et Il les délivra de leurs tourments » (107:13) — parle, quant à lui, des malades et des captifs. Le Malbim explique que la prière de celui qui crie est plus puissante que celle de celui qui appelle. Pourquoi les malades et les prisonniers ne recourraient-ils donc pas eux aussi à une prière plus puissante ? Parce qu’ils ne peuvent tout simplement pas prier à ce niveau. Le malade dont l’état n’est pas désespéré a un médecin en qui il place ses espoirs. Le prisonnier, lui, garde l’espoir d’une amnistie. Dès qu’une personne place ses espoirs dans d’autres forces que le Créateur, sa prière perd de sa puissance. Mais qui, en dehors du Tout-Puissant, peut sauver les marins de la tempête et une caravane dans le désert des brigands ? C’est pourquoi leurs prières ont davantage de puissance.

Rabbi Chimon ben Gamliel a dit (Ta’anit 32b) : « Il n’y avait pas de jours aussi joyeux en Israël que le 15 Av et Yom Kippour ».

À ce propos, le Talmud pose une question : si tout est assez clair concernant Yom Kippour, le jour de l’expiation de nos fautes, qu’est-ce qui a rendu le 15 Av si célèbre ? La Guemara propose plusieurs explications, dont celle de Rabbi Yo‘hanan : ce jour-là, ceux qui étaient sortis d’Égypte cessèrent de mourir.

Après la faute des explorateurs, le Tout-Puissant condamna tous les hommes de cette génération, à l’exception de Yéhochoua et de Calev, à ne pas entrer en Terre sainte et à mourir dans le désert. Chaque 9 Av, jour de la faute des explorateurs, 15 mille Juifs ne se réveillaient pas après leur sommeil (si l’on divise 600 000 Juifs par 40 ans, on obtient 15 mille par an).

Puis arriva le 9 Av de la quarantième année passée dans le désert. Les derniers 15 mille Juifs se préparèrent à la dernière nuit de leur vie. Mais, au matin, ils se réveillèrent tous vivants. Il n’y avait pas de calendriers à l’époque, et ils pensèrent d’abord s’être trompés dans leurs calculs de la nouvelle lune. Cependant, lorsque le 15 Av arriva et que la pleine lune apparut dans le ciel nocturne, ils comprirent qu’il n’y avait pas eu d’erreur.

Il reste seulement à comprendre pourquoi c’est précisément ce dernier groupe de Juifs qui a pu rester en vie.

On ne comprend pas non plus pourquoi le 15 Av est devenu un jour aussi joyeux que Yom Kippour, alors qu’il n’est que partiellement férié. Ce miracle ne concernait pourtant pas tout le peuple, mais seulement un groupe relativement restreint de Juifs ?

Voici comment on peut envisager la réponse à cette question. Chaque fois que les Juifs se couchaient dans la nuit précédant le 9 Av, chacun espérait que son heure n’était pas encore venue. Mais lorsque vint le tour des derniers 15 mille, il n’y avait plus aucun doute sur ceux qui ne se relèveraient pas le lendemain de la tombe creusée à l’avance. Et cette « dernière » prière fut prononcée avec la rage et la ferveur de ceux qui étaient condamnés. Ils y avaient mis tout leur cœur et toutes les forces de leur âme. Une telle prière put annuler le terrible verdict du Tout-Puissant (Rachbam et Tossafot, Baba Batra, 121a).

Le 15 Av devint un jour de grande joie pour tout le peuple, car c’est précisément alors que ce principe essentiel fut connu de tous : lorsqu’une personne renonce à tous ses espoirs et ne place sa confiance que dans le Créateur, une telle prière ne reste pas sans réponse.

Les sages du Talmud ont associé ces jours si différents à première vue, le 15 Av et Yom Kippour, afin que les Juifs abordent la prière du Jour du Jugement comme s’il s’agissait de la dernière prière de leur vie.