La paracha Ki Tetsé contient une importante interdiction : « Un Ammonite et un Moabite n’entreront pas dans l’assemblée de l’Éternel. Même leur dixième génération n’entrera pas dans l’assemblée de l’Éternel, à jamais. » (Devarim 23:4).
Cette interdiction concerne les hommes originaires de Moab ou d’Ammon qui se sont convertis au judaïsme, ainsi que leurs descendants en ligne masculine. À titre de comparaison, il est dit au sujet des descendants des Égyptiens que la troisième génération d’Égyptiens convertis au judaïsme peut s’unir par mariage à « l’assemblée de l’Éternel ».
Pourquoi donc l’interdiction concernant les Moabites et les Ammonites est-elle si catégorique ? La Torah l’explique dans la phrase suivante : « Parce qu’ils ne sont pas venus à votre rencontre avec du pain et de l’eau sur le chemin, lorsque vous sortiez d’Égypte. »
La raison réside donc dans leur ingratitude.
Leur ancêtre, Loth, devait tant au nôtre, Abraham ! On attendait simplement d’eux qu’ils nous apportent de l’eau et du pain lorsque nous venions d’Égypte et avions besoin de nourriture et de boisson.
Pourtant, c’est précisément dans ce détail qui ne leur aurait guère coûté que se sont manifestés les traits les plus déplaisants de leur caractère national. L’existence même de ces peuples tenait au fait que, bien des années auparavant, Abraham avait sauvé Loth de la mort ; et voilà que ses descendants se montrent totalement insensibles envers ceux de leur sauveur. Nous voyons l’immense importance que la Torah accorde à la reconnaissance, la hakarat hatov : les peuples qui se montrent dépourvus de cette qualité sont soumis à une loi bien plus sévère que ceux qui ont réduit notre peuple en esclavage en Égypte !
La Torah orale précise toutefois (Yevamot 69a) que cette loi (l’interdiction des mariages) ne s’applique qu’aux hommes (ammoni), et non aux femmes (ammonit) ; aux moavi, et non aux moavit.
Et, de fait, la « mère de la lignée royale », l’arrière-grand-mère du grand roi David, était Ruth, une Moabite convertie au judaïsme.
Pourquoi cette loi établit-elle une différence aussi considérable entre les hommes et les femmes ?
Le Talmud (Yevamot 76) attire notre attention sur la répartition des rôles sociaux. Les hommes représentent généralement leur peuple, et c’était à eux de sortir sur la route pour accueillir les Juifs avec du pain et de l’eau, tandis que les femmes, conformément aux lois de la pudeur, restaient chez elles.
Le Talmud pose alors la question suivante : pourquoi, en vertu de ces mêmes lois de la pudeur, les Moabites n’ont-ils pas accueilli les hommes juifs, et les Moabites femmes n’ont-elles pas accueilli les femmes ? La Guemara examine cette question dans tous ses détails et conclut : « kol kevouda bat mélekh penima » (Téhilim 45:14, voir ce passage) : la véritable grandeur de la « fille du roi » se trouve à l’intérieur de la maison, et il ne convenait pas que les Moabites accueillent publiquement qui que ce soit, même des femmes.
Le Chémen HaTov remet toutefois en question l’application des règles de pudeur des « filles du roi » aux femmes moabites.
Après tout, il s’agit de ces mêmes femmes dont il est dit dans la paracha Balak : « Israël demeurait à Chittim ; et le peuple commença à pécher avec les filles de Moab » (Bamidbar 25:1). Rien à voir avec les élèves de Sarah Schenirer, fondatrice du réseau d’écoles Beit Yaakov, à Cracovie, en Pologne ! Nous parlons de femmes qui se prostituaient pour provoquer la chute spirituelle de la nation juive et, par conséquent, sa chute physique !
Comment le principe de kol kevouda bat mélekh penima peut-il protéger de telles femmes d’une accusation d’ingratitude ?
Le Chémen HaTov explique que ces femmes sont sorties séduire les hommes juifs contre leur gré. Elles ont été contraintes de le faire « pour leur pays », conformément au conseil de l’infâme Bilaam. On peut les comparer aux femmes astreintes au « service national » par décret du gouvernement japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque des femmes étaient enrôlées de force dans des bataillons spéciaux pour « servir » les soldats. Ce n’était pas un choix personnel : elles le faisaient contre leur gré, parce que « la Patrie l’avait ordonné ».
Lorsque Balak ordonna aux Moabites d’ébranler la spiritualité des hommes juifs, elles ne pouvaient pas refuser au seul motif que cela allait à l’encontre de leurs principes moraux.
On peut dire que la « nature spirituelle » de chaque femme est d’être pudique.
Les Sages disent que ‘Hava a été créée à partir d’une partie cachée du corps d’Adam, parce que c’est ainsi que la femme doit être selon le dessein divin : à l’abri des regards et pudique dans son essence même. C’est précisément cette pudeur « innée » qui libère les Moabites de l’accusation d’avoir fait preuve d’ingratitude en ne sortant pas accueillir les Juifs avec du pain et de l’eau, même s’il ne s’agissait que des femmes juives.