Rabbanite Esther Miller
Un villageois possédait un siddour « Yerouchalmi », qui indiquait quelles kavanot étaient nécessaires pour chaque prière ; des paroles et des pensées sublimes, dont il fallait s’imprégner, y étaient écrites en petits caractères. Cet homme était obligé de tourner les pages remplies de petits caractères avant d’arriver au texte principal. Le temps qu’il lise « Adon Olam », le temps qu’il arrive aux bénédictions du matin… Un sage de la Torah de la ville lui proposa : « Échangeons nos siddourim : tu prendras le mien, puisque, de toute façon, tu ne comprends rien à la préparation à la prière, à toutes ces significations sublimes… Et moi, je prendrai le tien. » Voyez combien la simplicité est sage ! Le Juif du village répond : « Je sais qu’avec le temps, les objets vieillissent et s’usent. Les pages du siddour commenceront à se détacher et à se perdre. Une page de kavanot se détachera, une page de midrachim, de significations sublimes, se perdra, mais “Adon Olam” restera dans le siddour. Et si je prends ton siddour, la première chose qui se détachera sera “Adon Olam” ! Je ne peux pas me permettre de le perdre ! »
Nous essayons toutes d’être de bonnes Juives. Dans la lutte contre le mauvais penchant, quelque chose est toujours mis à mal : les bonnes kavanot, les paroles sublimes disparaissent. L’essentiel est que le fond demeure, que notre « Adon Olam » reste intact. Que peut-on comparer, dans notre vie, aux premiers feuillets du siddour, qui risquent de se détacher ? Ce dont il est le plus facile de se détourner, c’est la tsniout, la pudeur juive. Ce sujet est le moins populaire.
Une femme juste, paix à sa mémoire, avec laquelle nous avons eu le mérite de nous entretenir, disait : plus le monde physique se développe rapidement, plus nous devons développer rapidement le monde spirituel.
Autrefois, pour préparer le déjeuner, une femme devait aller au marché, acheter une poule vivante, se rendre chez le cho’het pour qu’il égorge la volaille, aller voir le rav en cas de question, se rendre chez des ouvrières pour qu’elles plument la volaille, puis rentrer chez elle pour procéder au salage. Ce n’est qu’ensuite qu’elle pouvait commencer la préparation du repas proprement dite. Tout ce travail pour une seule journée, car il n’y avait pas de réfrigérateurs. Il en allait de même pour la lessive : aucune femme de cette époque n’aurait cru qu’on puisse mettre tout le linge à laver dans une boîte et le ressortir propre !
L’une des raisons (nous ne les examinerons pas toutes) de ce processus est que le Très-Haut veut que nous nous développions spirituellement au même rythme !
Il y a bien des domaines dans lesquels notre génération s'est améliorée : il y a de nombreux baalé téchouva, des femmes pieuses sont devenues enseignantes de Torah, ce qui n'existait presque pas auparavant, et des institutions consacrées au 'hessed ont vu le jour. Pourtant, le rythme de ces progrès n'est pas comparable à la vitesse à laquelle la situation se dégrade dans le monde.
Peut-être convient-il ici de rappeler les paroles de l'auteur du « Chné Lou'hot Habrit » (« Séfer Haotiot »), le grand kabbaliste rav Yéchayahou Halévi Horowitz, qui écrit que plus un certain yétser est puissant dans une génération, plus le mandat que le Très-Haut confie aux sages d'Israël est étendu. Lorsque Moché recevait la Torah, on y a laissé une sorte de blanc, un carré vide qui est rempli à chaque génération : l'un des sages de la génération reçoit le mandat de le remplir. Plus les gens s'éloigneront de la Torah, plus les sages recevront de pouvoirs pour encadrer et corriger la conduite de la génération. Plus le monde qui entoure la communauté sera ouvert et dépravé, plus nos sages pourront recourir à des prescriptions strictes pour nous protéger. Le monde doit rester en équilibre.
Cela signifie que si, dans un an, deux ans ou trois ans, le Machia'h n'est toujours pas venu, de nouvelles prescriptions des sages, plus strictes, apparaîtront. Le monde se dirige vers la décadence, et nous devons opposer à ce mouvement une marche vers la sainteté.
Le rav Horowitz conclut ainsi : « Et toutes viennent de la Torah. » Autrement dit, toutes les nouvelles prescriptions de nos sages découlent de la Torah.
Peut-être peut-on évoquer ici une histoire assez connue au sujet du rav Yé'hezkel Abramsky. Lorsqu'il se trouvait à la Guépéou, l'enquêteur le frappait et exigeait qu'il livre un Juif qui s'était enfui ; le rav Yé'hezkel, bien entendu, gardait le silence. Alors l'enquêteur s'est encore plus emporté et a hurlé : « Tu n'entends donc pas quand on te parle ! Je m'époumone, je hurle, et tu ne réagis pas ! » Le rav Abramsky a répondu : « Je t'entends, mais j'entends encore plus fort une autre voix. » L'enquêteur s'est tu pendant une minute, mais n'a rien entendu. « Tu te moques de moi ! » a-t-il dit. Le rav Abramsky a répondu : « Il est dit chez nous : “La voix de D-ieu est puissante, la voix de D-ieu est majestueuse.” Cette voix est bien plus forte que toutes les autres voix du monde, pour chaque Juif. J'entends cette voix, voilà pourquoi je ne t'entends pas. »
Les voix venues de l'extérieur, les voix attirantes de ce monde, se font entendre toujours plus fort. Il nous est de plus en plus difficile de ne pas les entendre. Pour que nous entendions plus fort la voix du Très-Haut, nos sages reçoivent des pouvoirs de plus en plus étendus pour étouffer les voix de l'extérieur.
La pudeur, est-ce beau ?
La tsniout, est-ce beau, ou est-ce comme dire qu'un régime est savoureux ?
Commençons par dire qu'il existe deux sortes de beauté : la beauté relative et la beauté absolue.
Il y a environ 13 ans, j'ai commencé à travailler comme professeure principale dans les grandes classes du secondaire. À cette époque, les jupes qui descendaient jusqu'au sol étaient le signe par excellence d'une tenue à la mode. Il fallait convaincre les filles de raccourcir leurs jupes à la longueur admise : trois quarts. L'une des enseignantes m'a alors dit : « Tu verras, bientôt nous devrons les convaincre du contraire ! » C'est bien ce que nous constatons aujourd'hui. Je ne me souviens pas, de toute ma vie, d'humiliations comparables à celles que mes élèves m'ont infligées lorsque je les incitais à raccourcir leurs jupes à la longueur admise !
Lorsque nos filles regardaient les photos du mariage de leur grand-mère, elles n'arrivaient pas à croire qu'à l'époque, tout le monde portait des robes longues, même les jeunes femmes ! Aux yeux des filles d'aujourd'hui, cela paraît on ne peut plus couvrant, dépassé. Pourtant, à l'époque, c'était très à la mode !
La beauté relative d'une chose existe parce qu'elle est belle maintenant aux yeux des autres. Aujourd'hui, ce sont de grandes lunettes rondes, demain, de petites lunettes rectangulaires ; aujourd'hui, des jupes qui descendent jusqu'au sol, demain, des jupes démesurément courtes. Cette beauté relative, fondée sur la mode, entre souvent en contradiction avec la tsniout (la tsniout ne désigne pas seulement la pudeur, mais aussi la retenue).
Mais il existe une autre forme de beauté, dont nos sages ont dit : « Rien n'est plus beau que la tsniout».
Une petite fille ne comprend pas pourquoi cette jupe précise ne va pas avec ce haut-là. En général, les filles ne savent pas très bien assortir les vêtements par couleur. La vraie beauté est cette essence qu'il faut encore mûrir pour comprendre. Celui qui comprend la beauté de l'âme peut comprendre la beauté absolue.
Un jour, je suis allée aux funérailles d'un grand juste et j'y ai vu le rav Steinman (paix à sa mémoire), en personne et tout près de moi. Il était arrivé un peu en retard et s'était donc retrouvé à l'arrière du cortège des femmes. Tandis qu'il quittait la partie réservée aux femmes, je le regardais et je comprenais que les photos et les tableaux ne pouvaient rien rendre : ni la lumière qui émanait de son visage, ni sa sainteté. Voilà à quoi peut ressembler la vraie beauté.
Je m'efforce d'assister aux mariages de mes élèves. Souvent, elles ne peuvent pas se prévaloir d'une beauté relative, celle qui est appréciée selon les critères de ce monde, mais, ce jour-là, elles rayonnent tellement de l'intérieur que tout le monde autour d'elles dit : « Quelle belle mariée ! »
Toute personne qui a grandi spirituellement, travaillé sur elle-même et corrigé ses défauts est devenue plus belle, au sens de la beauté absolue. De plus, à un certain moment, elle commence à voir chez les autres une beauté absolue sur laquelle les exigences de la mode n'ont aucune prise.
En effet, si l'on se place du point de vue de la beauté relative, certains vêtements pudiques ne sont pas beaux. Tout comme un régime n'est pas savoureux. Mais les femmes pour qui un régime fait partie d'un mode de vie sain ne supportent pas la vue d'un beignet ou d'aliments gras : il leur est désagréable de s'imaginer en manger, elles ressentent physiquement la lourdeur et la nocivité de cette nourriture. Chez ces femmes, le goût devient si fin qu'elles ne peuvent pas manger d'aliments qui leur sont nuisibles. Il en va de même pour la tsniout : à un certain moment, tout ce qui n'est pas tsanoua (pudique, sobre) suscite une aversion semblable à celle que provoquent les aliments gras chez les personnes qui suivent un régime. Le goût s'affine et sait reconnaître qu'une tenue pudique et sobre est belle.
La beauté relative diminue avec les années : plus une personne vieillit, moins elle est belle. Pourtant, il arrive que nous regardions une femme âgée dont le visage rayonne de sagesse et de sainteté, et que nous comprenions qu'elle est belle.
Gênant et désagréable
Pourquoi nous est-il si gênant et désagréable que l'on critique notre apparence ?
Il y a quelques années, je suis arrivée pour enseigner dans un séminaire. Le premier jour, il y avait une cérémonie qui commençait après midi. Tout le monde s'était réuni dans la salle, puis devait rejoindre les classes. L'une des enseignantes, que j'estime et respecte encore beaucoup aujourd'hui, m'a appelée auprès d'elle et m'a dit qu'elle voulait me dire quelque chose un peu plus tard dans la salle des professeurs. Je m'y suis rendue après la cérémonie, en m'attendant à ce qu'elle me souhaite la bienvenue en tant que nouvelle collègue. Elle m'a effectivement félicitée d'avoir rejoint le corps enseignant, puis m'a dit que quelque chose dans mon apparence manquait de pudeur (un certain point à corriger). Je lui suis reconnaissante de ces paroles, car j'ai ressenti ce qu'éprouvent nos élèves quand nous leur faisons une remarque au sujet de la tsniout. Je pense que chaque enseignante devrait en faire elle-même l'expérience avant de formuler ce qu'elle dira à ses élèves à ce sujet.
Bien souvent, une discussion sur la pudeur cause des dommages irréparables. La tsniout devient alors un sujet sensible, douloureux chaque fois qu'on l'aborde, comme une blessure dont il reste une cicatrice. Les enseignantes doivent en tenir compte, surtout dans les petites classes : ne pas insister sur les aspects négatifs, mais montrer combien une jeune fille paraît belle, charmante et délicate lorsqu'elle est vêtue de manière tsanoua.
Pendant mes cours, je parle à mes élèves de la tsniout extérieure (dans l'habillement) et intérieure : d'un comportement pudique et empreint de retenue, du bon goût, de la délicatesse. Lorsque la discussion ne portait pas sur l'extérieur, quand nous parlions des qualités, toutes écoutaient avec attention, cela plaisait aux filles. Tout comme elles aimaient parler du Chabbat, des qualités du caractère. Le seul moment où les filles avaient du mal à rester assises, où elles se levaient brusquement de leur chaise, c'était lorsque nous parlions de pudeur dans l'habillement. Alors, il y avait des cris et du mécontentement. L'une des filles m'a dit franchement : « Quand nous parlons des qualités, c'est quelque chose d'intérieur, chacune peut se considérer comme une bonne personne, puisque cela ne se voit pas de l'extérieur ! C'est impossible à mesurer ! Quand nous parlons de la prière et de l'état d'esprit intérieur, je peux toujours me justifier et trouver de nombreuses raisons pour lesquelles cela n'a pas marché cette fois-ci, et me dire que mes prières réjouissent malgré tout le Très-Haut. Mais quand nous parlons de la tsniout, cela se mesure en centimètres : aucune échappatoire, aucun endroit où fuir ! Déboutonné ou boutonné, long ou court : tout le monde le voit. »
L'une des tragédies de notre génération est que la tsniout est perçue comme un « sujet scolaire ». Quand une enseignante enseigne les lois du Chabbat, elle enseigne les « lois du Très-Haut », mais quand elle enseigne la tsniout, c'est un cours sur les exigences du takanon (règlement scolaire). Si les mères enseignaient à leurs filles, dès l'enfance, que la tsniout, c'est « marche humblement devant l'Éternel, ton D-ieu », qu'il s'agit d'une qualité importante chez l'être humain — l'humilité devant le Très-Haut — et que cela touche à la délicatesse de l'âme humaine, alors, à un âge plus avancé, on pourrait enseigner sur cette base la pudeur dans l'habillement aussi. Les filles auraient déjà une compréhension de base et une conscience intérieure de l'importance de ces lois ; celles-ci s'intégreraient naturellement à cette idée d'ensemble : la tsniout dans l'habillement est l'expression extérieure de mon monde intérieur !
Un bon chef militaire concentre ses forces autour de la capitale. Il sait que si la capitale tombe, tout le pays tombera. Pour le moment, les petites villes et les villages lui importent peu. Il en va de même du mauvais penchant. Puisque tous nos sages disent que la pudeur est ce qu'il y a de plus important pour la femme juive, le yétser hara porte lui aussi son attaque principale précisément là. Le 'hessed et la prière lui importent moins ; l'essentiel est de s'attaquer à la tsniout de la femme juive. Voilà pourquoi il est si difficile de résister aux tentations en matière de tsniout. Cela signifie que notre tâche principale est de résister aux assauts précisément dans le domaine de la tsniout, de la pudeur juive, intérieure et extérieure.
Préparé par : Mme Zissi Skarjinskaïa