Haya Goldman
La sonnerie annonçant la fin du dernier cours retentit. Quelques minutes plus tard, la classe était déjà vide ; j’étais le seul à être resté pour terminer ce que je n’avais pas eu le temps de faire pendant le cours de Guemara. Encore trois lignes, puis je rangeai rapidement tous les livres et cahiers dans l’armoire et me dirigeai vers la porte de la classe. À cet instant, deux personnes entrèrent dans la classe, et je restai bouche bée de stupéfaction : c’étaient le directeur du ’heder et le millionnaire Herschl Brakhfman, que tous les élèves connaissaient. C’était grâce à ses dons que notre ’heder avait été construit et nommé « La bénédiction de Mordekhaï » en mémoire de son père.
J’étais terriblement gêné, mais je m’approchai tout de même du millionnaire et lui tendis une main tremblante. Il la serra chaleureusement et me demanda mon nom. Je marmonnai en réponse : « David Falk », puis me retournai à nouveau pour sortir, mais monsieur Brakhfman me retint :
- Pourrais-tu m’aider ?
J’étais surpris : un homme aussi riche avait besoin de mon aide ? Était-ce une plaisanterie ?
Mais monsieur Brakhfman désigna l’armoire à livres et demanda :
- Peux-tu m’aider à mettre de l’ordre ici ?
Je rougis. Les livres et les cahiers étaient entassés en désordre, fourrés à la hâte sur les étagères. Moi-même, quelques minutes plus tôt, après avoir terminé mon travail, j’avais glissé mes livres à la première place venue. À vrai dire, je n’avais jamais réfléchi auparavant à l’aspect de l’armoire. Le reproche voilé de notre visiteur était, pour le moins, assez désagréable.
- Je vais tout ranger ! dis-je en m’excusant. Monsieur Brakhfman s’approcha de l’armoire, et le directeur dit : « Ce n’est pas grave. David va tout ranger lui-même. » Lui aussi était gêné, et je le comprends. Notre armoire, comme celles de nombreuses autres classes, n’offrait pas un spectacle à montrer aux donateurs.
Le célèbre millionnaire semblait, lui, avoir oublié son rang. Il s’approcha de l’armoire et commença à en sortir les livres. Bien entendu, le directeur et moi nous joignîmes aussitôt à lui. Nous nous mîmes tous les trois à répartir les livres : les volumes de Guemara d’un côté, les Pentateuques d’un autre, et les livres et cahiers de mathématiques dans une pile bien distincte. Notre visiteur dirigeait les opérations, nous rappelant que, si nous empilions les livres à l’horizontale, nous devions les placer selon leur importance : les Pentateuques tout en haut, les Prophètes en dessous, puis les Écrits, et ainsi de suite. Il faut témoigner un respect particulier aux livres saints.
Le travail allait bon train, mais ni le directeur ni moi ne comprenions pourquoi monsieur Brakhfman avait décidé de s’occuper précisément de cela. Voyant notre gêne et notre perplexité, il décida de se confier à nous :
- Pour vous remercier de votre aide, je vais vous raconter une histoire. Je souhaite que David la raconte demain à tous les élèves du ’heder, et ce sera le point de départ d’une grande initiative.
Il sortit de sa poche plusieurs billets de grande valeur :
- C’est pour les prix !
Le directeur le remercia de tout son cœur. Il était clair que cette attention portée aux livres saints cachait quelque chose de particulier.
- Avant la guerre, mon père vivait dans une petite ville près de Berlin. Il était bedeau à la synagogue. Son travail consistait à disposer soigneusement les tables et les chaises, à préparer les gâteaux pour le kiddouch du samedi matin et, bien sûr, à prendre soin des livres saints : les remettre à leur place, recoller les pages déchirées, déposer dans la gueniza ceux qu’il n’était plus possible de réparer, et ainsi de suite. [Il faut préciser qu’on ne peut jeter aucun imprimé contenant des paroles de Torah. Tous les vieux livres saints, revues, etc., sont déposés dans un endroit particulier, la gueniza, puis enterrés dans la terre - note de la traductrice.]
Le lendemain matin de la tristement célèbre Nuit de cristal, mon père sortit de chez lui, plein d’effroi. Les rues étaient jonchées d’éclats de verre : c’étaient les restes des fenêtres des synagogues et des magasins juifs, brisées par une foule déchaînée de nazis et de leurs complices. Cette nuit-là, de nombreux rouleaux de Torah et d’autres livres saints avaient été brûlés. Personne ne savait ce qui l’attendait le lendemain. Mon père se rendit dans sa chère synagogue et regarda autour de lui avec horreur : les restes de livres brûlés et déchirés jonchaient le sol. Il prit un sac et, avec douleur et révérence, commença à le remplir de pages sacrées. Il ramassa tout ce qu’il vit et le porta à la gueniza. Dans la rue, il remarqua encore des centaines de feuilles provenant d’autres synagogues, emportées par un vent impitoyable. Mon père ramassait tout ce qu’il trouvait sur son chemin et poursuivait sa route.
Les jours suivants, il ne cessa de travailler : il ramassait toutes les feuilles de livres juifs à moitié brûlées, piétinées et profanées, les embrassait comme on embrasse un enfant bien-aimé, et les mettait dans des sacs. Des livres de prières baignés des larmes de mères juives vertueuses tombaient sur des pages de Guemara relatant l’histoire de grands Sages qui avaient sacrifié leur vie pour la Torah… Les cahiers d’érudits de la Torah, où étaient consignées de merveilleuses découvertes, se retrouvaient à côté des cahiers d’élèves du ’heder, dans lesquels était soigneusement écrit : « Et Avraham l’Hébreu se tenait à l’opposé du monde entier… » Les rouleaux profanés de la Torah, des Prophètes et des Écrits étaient délicatement roulés et soigneusement placés dans les sacs… Après les avoir remplis, mon père allait creuser des fosses, les larmes aux yeux, et y enterrait les livres conformément à la Loi. Puis il revenait avec les sacs vides et recommençait… Des nazis allaient et venaient autour de lui, mais ne le touchaient pas. Ils se moquaient de lui, braquaient leurs armes sur lui, mais, finalement, ne lui faisaient aucun mal. Mon père voyait clairement qu’il était protégé d’En Haut, par le mérite de ses efforts pour sauver les livres saints de la destruction et de la profanation. Il survécut à toute la guerre. Plus tard, il nous raconta à maintes reprises comment il avait été miraculeusement sauvé.
Reb Herschl reprit son souffle et poursuivit :
- Bien des années plus tard, lorsqu’une partie des archives nazies fut ouverte au grand public, mon ami Reb Mena’hem Hermès, chercheur passionné par l’histoire des Juifs en Europe, s’y rendit. Nous nous attendions à ce qu’il nous raconte certainement quelque chose d’intéressant à son retour.
Pourtant, lorsqu’il revint, son visage portait une expression absolument indéfinissable. Était-il choqué, surpris, bouleversé… ?
- Herschl, me dit Mena’hem, appelle ton papa, s’il te plaît.
Lorsque mon père arriva, Mena’hem resta longtemps silencieux, rassemblant son courage. Puis il demanda à mon père de raconter une nouvelle fois comment il avait été sauvé pendant la guerre : une histoire qu’en tant qu’ami d’enfance, il avait entendue à plusieurs reprises. Après cela, il se décida :
- Vous savez, Reb Motl, vous êtes mentionné dans les archives allemandes.
- Moi ?!
Mon père fut bien entendu très surpris. Qu’avait-il donc fait pour « mériter » d’être mentionné par les Allemands ?
- Parmi les documents que j’ai lus figurait une liste de noms de Juifs atteints de troubles mentaux qu’il avait été décidé de garder comme « pièces de musée ». J’y ai trouvé votre nom, Reb Motl ! Il était écrit que vous erriez constamment dans les rues, ramassiez tous les papiers sales et les embrassiez. Après en avoir amassé des tas, vous les enterriez dans la terre. Le document soulignait qu’il s’agissait d’un homme dont la folie était si manifeste qu’il répondait aux critères requis… »
Reb Herschl se tut. Des larmes brillaient au coin de ses yeux. Mais les miens et ceux du directeur n’étaient pas restés secs non plus. Pourtant, nous n’éprouvions désormais ni gêne ni honte : l’armoire à livres était bien rangée et témoignait d’un véritable respect pour les livres saints. Nous savions qu’elle resterait ainsi pour toujours, comme un rappel de ce qui protège véritablement le peuple juif.
La sonnerie de l’école rompit le silence. Nous ne pûmes nous empêcher de sourire lorsque la classe s’emplit de la mélodie des voix d’enfants…
Traduction – L. Choukhman.