Rabbanite Esther Offengenden
Le Ben Ich ‘Haï racontait cette histoire :
Dans un même champ travaillaient un Bûcheron et un Berger, qui parlaient des langues différentes. Chaque jour à midi, la femme du Berger venait lui apporter son déjeuner. Un jour, la femme du Berger eut du retard. Une heure passa, puis une deuxième, et elle n’était toujours pas là ! Le Berger commença à s’inquiéter. Il décida qu’il devait vite rentrer chez lui pour vérifier s’il ne s’était rien passé. Mais comment laisser les brebis sans surveillance ? Le Berger décida de demander de l’aide au Bûcheron. Il se mit à lui expliquer par des mimiques et des gestes :
— Les brebis sont ici. Je voudrais courir chez moi. De toute façon, tu es là à couper du bois. Pourrais-tu en profiter pour surveiller les brebis ?
Le Bûcheron observa attentivement le berger et comprit ainsi sa demande :
— Je m’occupe des brebis. Tu as coupé et ramassé beaucoup de petit bois, donne-m’en aussi pour les brebis.
Le Bûcheron, étonné, essaya de lui expliquer :
— Je fais un travail physique. Toi, tu te la coules douce avec tes brebis. Pourquoi devrais-je te donner du petit bois ?
Le Berger sourit, satisfait :
— Il a tout compris ! Il m’a dit : « Je travaille, tu peux aller où tu veux ! »
Le Berger courut chez lui, puis revint ; heureusement, rien de mal ne s’était passé entre-temps. Il était persuadé que le Bûcheron avait surveillé les brebis et voulait le remercier. Dans son troupeau, il avait une brebis boiteuse. La vendre ne lui rapporterait pas grand-chose, mais elle ferait un très beau cadeau. Le Berger prit la brebis boiteuse, s’approcha du bûcheron et lui expliqua sans un mot :
— Tu as gardé mes brebis. Pour te remercier, je voudrais t’en offrir une. Elle boite, c’est vrai, mais cela n’a pas d’importance.
Le Bûcheron s’indigna. De quel droit le berger l’accusait-il d’être responsable de la boiterie d’une brebis qu’il ne connaissait même pas et dont il ne s’était jamais approché !!!
Le Berger interpréta ainsi les gestes furieux du Bûcheron :
— Une simple brebis boiteuse ne lui suffit pas !
Il essaya de lui expliquer doucement et calmement :
— Ne t’arrête pas au fait qu’elle boite : elle est bien grasse, c’est une belle bête…
— Tu as estropié une si belle brebis ! Voilà comment le Bûcheron interpréta ses gestes.
Ils faillirent en venir aux mains. Finalement, les deux hommes indignés rentrèrent chacun chez eux.
Le soir, les voilà chacun chez eux. Le Bûcheron pense :
— Heureusement que je me suis enfui à temps. Je suis tombé sur un berger épouvantable ! Il voulait m’accuser d’être responsable des problèmes de sa brebis.
Et le berger pense :
— Quel radin, ce bûcheron ! En tout cas, il n’a rien obtenu, et moi, j’ai ma petite brebis bien grasse !
Comme vous l’avez sans doute remarqué, de telles histoires se produisent sans cesse dans notre vie : entre amis, entre collègues, entre parents et enfants, entre maris et femmes. Pourquoi ?
On peut relever plusieurs points intéressants dans le comportement du Bûcheron et du Berger.
Ce qui frappe tout d’abord, c’est que chacun parle « avec lui-même ». Le fait que leur interlocuteur parle une autre langue ne les gêne pas. Ils n’essaient même pas de comprendre ce que l’autre voulait dire, de vérifier s’ils ont été bien compris. Pour tous les deux, il est évident que chacune de leurs pensées, chacune de leurs idées est compréhensible pour toute personne normale.
Cette situation est familière à chacun. Essayons d’examiner plus en détail ce qui conduit les « bûcherons » et les « bergers » à ce malentendu blessant, susceptible d’entraîner de graves problèmes familiaux.
J’ai l’impression que les femmes sont persuadées que, le jour du mariage, sous la houppa même, les hommes reçoivent un don prophétique : la capacité de lire leurs pensées et leurs émotions les plus intimes.
Lorsqu’elles découvrent que l’élu de leur cœur ne lit finalement pas dans les pensées à distance, c’est une tragédie.
J’ai été frappée par une femme venue me consulter au sujet d’un problème dans ses relations avec son mari, qui la rendait très malheureuse depuis sept ans. Après avoir écouté son récit, je lui ai posé une question tout à fait naturelle et, à mes yeux, simple :
— Et qu’en pense votre mari ?
En réponse, me submergeant d’une vague de mépris, cette femme m’a dit :
— Pourquoi lui en parlerais-je ? Ne comprend-il donc pas tout seul ?!
Pendant sept longues années, elle avait gardé le silence, tout en restant malheureuse, fermement convaincue qu’il « devait comprendre tout seul !!! »
La Torah envisage la possibilité d’une telle approche destructrice dans la construction des relations familiales. Elle lui oppose la notion de « communication », définie comme la capacité de parler et d’écouter.
À suivre