Myriam Guerchgorn
À l’époque où Bné Brak n’était pas encore considérée comme une ville à part entière, un Juif modeste du nom de Reb Chloïmé Cohen y vivait. Il n’était pas rabbin ; il travaillait pour gagner sa vie et étudiait chaque jour en 'havrouta avec le 'Hazon Ich. Reb Chloïmé lui-même était originaire de Vilna et avait conservé les liens qu’il y avait noués avec le 'Hazon Ich.
Reb Chloïmé possédait une petite imprimerie. À cette époque, chaque avrekh nouvellement marié ne publiait pas encore son propre livre, mais reb Chloïmé réussissait à gagner sa vie grâce à l’imprimerie. Les presses de l’époque étaient à l’avenant : vieilles, avec un procédé d’impression lent ; il fallait composer les mots avec des caractères métalliques et les disposer bien droits dans un cadre d’impression. Aussi, lorsqu’un livre était enfin imprimé et publié, l’auteur s’achetait une nouvelle tenue ou mettait ses vêtements de Chabbat, mangeait un fruit qu’il n’avait pas encore goûté cette année-là et récitait la bénédiction « Chéhé'héyanou », pour s’acquitter de son obligation selon toutes les opinions.
Bref, publier un livre — après avoir rassemblé tous les commentaires, fouillé les étagères, vérifié le tout, obtenu des recommandations, etc. — était tout un événement, et parfois l’œuvre de toute une vie.
Un jour, reb Chloïmé vit que l’on commençait à décharger d’énormes machines de camions, juste en face de son imprimerie.
Reb Chloïmé s’approcha et apprit qu’un autre Juif s’apprêtait à ouvrir une imprimerie juste en face de la sienne. Reb Chloïmé regarda le matériel déchargé et commença à donner des conseils à cet homme :
- renvoie ces énormes machines et commande-en de petites, elles sont beaucoup plus faciles à réparer et à entretenir
- ce papier est très cher, à Bnei Brak, un papier plus simple suffit
- voici le numéro de téléphone d’un fournisseur d’encre bon marché
- et voici les coordonnées d’un réparateur de machines... etc.
Et reb Chloïmé, en connaisseur, se mit à donner à son concurrent de bons conseils pour organiser au mieux son entreprise.
L’homme fut d’abord déconcerté par une telle générosité et pensa même un instant que reb Chloïmé cherchait à le tromper pour se débarrasser de ce concurrent inattendu.... Mais lorsque le « concurrent » vérifia lui-même les adresses et les contacts, il comprit que tous ces conseils étaient judicieux, permettaient de faire des économies et lui étaient bénéfiques.
La femme de reb Chloïmé, qui avait observé tout cela, demanda à son mari une fois à la maison : « Bon, d’accord, admettons que toute la parnassa (les revenus) vienne d’En Haut, et que l’ouverture de nouvelles entreprises aussi, mais où est-il écrit dans la halakha qu’il faut aller révéler à quelqu’un d’autre tous les secrets de ton entreprise ? »
« Je ne te comprends pas, ma chérie, lui répondit reb Chloïmé avec étonnement. Si tous mes revenus sont déjà fixés, quelle importance cela a-t-il de savoir d’où viendra cette somme ? Et s’il est décrété que j’imprime 30 livres par an, alors le Tout-Puissant m’a envoyé un assistant qui fera la moitié de ce travail. Car ce que je dois recevoir, je le recevrai de toute façon. Il ne reste qu’une question : quelle quantité de travail aurai-je à faire ?!
Et si le Tout-Puissant m’a envoyé quelqu’un qui fera la moitié de ce travail, ne dois-je pas aider cet homme ?! »
...On sait que l’une des annexes du livre « Foi et confiance » du 'Hazon Ich contient une lettre dans laquelle le sage ne le dit pas explicitement, mais laisse entendre très clairement que, si une personne croit réellement que toute la parnassa vient d’En Haut, elle verra dans un concurrent du même secteur un assistant qui lui a été envoyé pour alléger de moitié son fardeau et son travail, et non l’inverse.