Rabbanite Hava Kouperman
Le chapitre 11 commence alors qu’un conflit militaire se prépare dans un lieu appelé Yavech Guilad.
Le roi Nahach l’Ammonite (je le rappelle : nahach signifie serpent) établit son camp avec son armée face aux Juifs, sur la rive orientale du Jourdain. (Là, nous avions pour voisins trois peuples : au nord, Ammon ; au centre, Moav ; au sud, Édom).
Pendant ce temps, le roi Chaoul, qui vient d’être choisi, est quelque part au loin, chez lui. Pour l’instant, il ne se considère même pas comme un roi : quelqu’un lui a apporté un présent, il l’a accepté ; quelqu’un ne lui a rien apporté, il n’a rien dit ; quelqu’un l’a insulté et humilié, cela aussi est resté sans conséquence…
Mais à Yavech Guilad, les Juifs sont terrifiés. Ils ne sont qu’une poignée et comprennent que les forces sont inégales : si Nahach les attaque, ils ne pourront résister à une puissante armée ennemie, armée jusqu’aux dents. Ils ne voient qu’une seule issue : proposer une alliance à Nahach, en lui disant qu’ils sont prêts à le servir, à être ses esclaves.
« Et Nahach l’Ammonite leur dit : “Je conclurai avec vous une alliance, mais à la condition de vous crever à chacun l’œil droit, et ce sera une honte pour tout Israël” » (Chemouel I, 11:2).
Les anciens de Yavech dirent alors : « Dans ce cas, accorde-nous un délai de sept jours, et nous enverrons des messagers dans tout le territoire d’Israël. Si personne ne vient nous aider (dans la guerre contre toi), nous accepterons tes conditions. »
Voilà qui est étonnant et incompréhensible ! Si Nahach avait l’intention de faire la guerre aux Juifs, pourquoi donc a-t-il accepté d’attendre sept jours ? Quel est ce jeu politique ?
Essayons de comprendre. Comme on le sait, les Juifs viennent de changer de statut. En choisissant un roi, ils ont modifié la situation dans toute la région. Un État doté d’un roi jouit d’un plus grand prestige ; un État possède une grandeur, il unit les gens. Dès lors qu’il y a un État, ses sujets ne forment plus des tribus, mais un peuple. Ce qui se passe dans une région éloignée de l’État touche aux intérêts de l’État tout entier, et le roi doit protéger cette région : telles sont les lois du prestige d’un État. Si le roi ne peut pas protéger ses sujets, c’est qu’il n’est pas roi.
Nahach veut montrer à tous que l’État juif est une pure absurdité, que le roi d’Israël est un zéro, qu’il n’est rien, et que l’on peut humilier les Juifs comme on le veut.
Pour cela, il lui faut provoquer un conflit. Ce qui lui importe, c’est moins la guerre que la démonstration. Ils veulent aller demander de l’aide ? Qu’ils y aillent donc, grand bien leur fasse ! Leur roi ne pourra rien pour eux ! Et cela montrera encore plus clairement ce que vaut réellement ce nouvel État juif.
Le tragique de la situation dans laquelle se trouvent maintenant les Juifs de Yavech Guilad est aggravé par une autre circonstance. Nous en lisons le récit dans le livre de Choftim (aux chapitres 19, 20 et 21), qui raconte un effroyable crime collectif commis par les hommes de la tribu de Binyamin. (Nous n’entrerons pas ici dans les détails). Ce péché monstrueux fut puni par l’anéantissement presque total de la tribu. Il resta en vie 400 jeunes filles et 600 jeunes hommes ; ils formèrent 400 couples, et l’on donna aux deux cents autres jeunes hommes, restés sans épouse, des femmes issues des autres tribus.
À présent, les habitants de Yavech Guilad sont les enfants et les petits-enfants de ces quatre cents hommes de la tribu de Binyamin qui s’étaient mariés. Ce que Nahach s’apprête à leur faire est d’autant plus dramatique que Chaoul lui-même est issu de la tribu de Binyamin. Et s’il ne les protège pas, qui le fera ?.. Il est clair qu’il n’y a personne pour les défendre !
Essayons maintenant de comprendre ce que représente l’œil droit pour les habitants de Yavech Guilad. Pourquoi Nahach voulait-il précisément les priver de l’œil droit ?
La première explication, la plus simple, est que les yeux sont ce qui se remarque le plus sur un visage : l’absence du même œil chez tous les habitants de Yavech Guilad serait une terrible humiliation.
Cependant, cela ne répond pas encore à la question : pourquoi précisément l’œil droit ?
La deuxième explication est plus profonde : les Philistins ont interdit aux Juifs de forger le fer, comme cela sera indiqué un peu plus loin (Chemouel I, chapitre 13, 19-22). De ce fait, les Juifs n’ont aucune épée, à l’exception de deux personnes : Chaoul et son fils aîné Yonathan, qui doit hériter du trône royal. S’ils doivent faire la guerre à quelqu’un (Nahach ou tout autre ennemi), ou s’ils ont besoin de se défendre contre qui que ce soit, les armes des Juifs sont les arcs, les flèches et les frondes. Dans la tribu de Binyamin, tous les hommes étaient d’excellents tireurs d’élite. Il est dit : « ...parmi tout ce peuple, il y avait sept cents hommes d’élite, gauchers, dont chacun pouvait lancer une pierre contre un cheveu sans le manquer » (Choftim, chapitre 20, verset 16). Pour de tels hommes, l’organe le plus important est l’œil droit ; dès qu’on le leur enlève, ils deviennent impuissants.
La troisième interprétation se situe à un niveau encore plus élevé.
Le peuple juif est considéré comme un organisme unique, à l’image du corps humain. Ainsi, le roi en est le cœur, et le Sanhédrin, les yeux. Les yeux nous aident, nous indiquent où aller pour ne pas nous écarter du bon chemin, et où ne pas aller pour ne pas trébucher et tomber… La Torah en parle (Vayikra, 4:13), à propos de la responsabilité de l’Assemblée dans les erreurs de toute la communauté.
Quel objectif Nahach poursuit-il en voulant crever l’œil droit de tous les habitants de Yavech Guilad ? Détruire le Sanhédrin ! De plus, en hébreu, œil se dit ayin, et la lettre ayin a pour valeur numérique 70. Le Sanhédrin compte 70 juges.
Quatrième explication, à un niveau encore plus élevé : Nahach veut détruire la Torah.
Il exige que les Juifs de Yavech Guilad lui remettent leurs rouleaux de la Torah, car il veut effacer le passage où il est dit qu’un Ammonite ne peut entrer dans l’assemblée de l’Éternel jusqu’à la 10e génération (Devarim 23, 4). Si Nahach s’empare des rouleaux de la Torah, il est clair que cela aura des répercussions sur la foi du peuple tout entier.
Les messagers arrivent chez Chaoul, qui ne se voit toujours pas dans le rôle du roi et n’est pas là. Il est aux champs et laboure avec ses bœufs.
Le roi est absent, et les messagers racontent au peuple pourquoi ils sont venus et ce que Nahach leur a dit. Tous ceux qui les entendent pleurent. (Les larmes sont généralement le résultat de l’impuissance. Elles montrent que l’on est incapable de se défendre).
Mais voilà que Chaoul rentre chez lui. On lui raconte de nouveau toute l’histoire, et l’esprit du Tout-Puissant descend sur lui (autrement dit, il ressent en lui une grande force). Chaoul éprouve une terrible colère : c’est la réaction d’un homme fort, et elle lui donne beaucoup d’énergie supplémentaire.
Il prend cette même paire de bœufs avec lesquels il labourait, les découpe en morceaux et les envoie dans tout le territoire d’Israël avec ces paroles : « Celui qui ne marchera pas à la suite de Chaoul et de Chemouel, voilà ce qui sera fait à ses bœufs » (Chemouel I, chapitre 11, 7).
« Et la crainte de l’Éternel s’abattit sur le peuple, et ils partirent tous comme un seul homme » (Chemouel I, chapitre 11, même passage).