Nechama Cheli

Le guelt de Hanoucca — L’histoire du salut d’une âme juive

Nos Sages ont dit (Berakhot, 10a) : « Même si une épée tranchante est posée sur le cou d’un homme, qu’il ne désespère pas de la miséricorde (du Seigneur). » « Par cet avertissement, la Torah nous enseigne : si un homme voit que le malheur est proche, que le salut du Seigneur demeure dans son cœur et qu’il compte sur ce salut, comme il est dit (Té…

Zissi Skarjinskaïa

Le guelt de Hanoucca — L’histoire du salut d’une âme juive

Nos Sages ont dit (Berakhot, 10a) : « Même si une épée tranchante est posée sur le cou d’un homme, qu’il ne désespère pas de la miséricorde (du Seigneur). »

« Par cet avertissement, la Torah nous enseigne : si un homme voit que le malheur est proche, que le salut du Seigneur demeure dans son cœur et qu’il compte sur ce salut, comme il est dit (Téhilim, 85:10) : “Son salut est proche de ceux qui Le craignent”, et comme il est dit (Yéchayahou, 51:12) : “Qui es-tu pour craindre un homme mortel ?!” »

Trente roubles d’or ! Trente, pas moins ! En or !

Quand on a douze ans et qu’on possède trente roubles d’or, on est… Eh bien, presque un jeune homme à marier. Et une personne respectable à tous points de vue. En tout cas, tous les adolescents ne disposent pas d’une somme aussi considérable.

Yossef sentait que, sans son âge respectable, il se serait mis à sautiller sur un pied, comme s’il n’était encore que Yosska. Au lieu de cela, il se contenta d’aspirer entre ses dents l’air glacial si agréable. Ah oui… Qu’il faisait bon à Makhnovka pendant Hanoucca ! Il venait justement de geler un peu, la neige scintillait et crissait sous les pas. Il avait terminé sa tournée chez les membres de la famille avec les latkès que maman avait fait frire, et tous lui avaient donné du guelt de Hanoucca. Il glissait l’argent dans une petite bourse suspendue à une cordelette qu’il portait au cou. Ajouté à celui des années précédentes, cela représentait une somme considérable. Yossef ne dépensait pas ses économies ; il savait d’ailleurs très bien gérer l’argent et était très déterminé. Il n’étudiait encore qu’au héder, mais certaines choses s’étaient solidement gravées dans sa mémoire. Par exemple : « Qui est un héros ? Celui qui maîtrise son mauvais penchant. » C’est pourquoi il ne courait pas acheter des friandises comme les autres garçons, mais faisait des économies. Ou encore : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si ce n’est pas maintenant, quand ? » Justement : lorsqu’il aurait assez d’argent, il monterait sa petite affaire. Il s’efforçait de vivre conformément aux Maximes des Pères et à ce qu’il avait déjà appris au héder. De plus, sa bar-mitsva approchait : il devrait assumer l’observance des mitsvot, son père lui achèterait des téfilines, il monterait à la bima et lirait sa section de la Torah…

Un bruit soudain attira son attention. Quelques minutes plus tard, les cris se rapprochèrent :

— Makhno ! Le batko Makhno arrive !

Yossef courut vers la maison.

— Papa, que se passe-t-il ?

— On dit que Makhno arrive. Il a dévasté le village voisin et incendié les maisons. Maintenant, ils viennent ici. Nous avons deux heures environ. Chargeons tout sur la charrette et partons dans la forêt. Qu’ils brûlent la maison, au moins nous resterons en vie. S’ils ne s’attardent pas trop, nous reviendrons. C’est tout de même l’hiver.

Yossef et ses deux sœurs aidaient leurs parents à se préparer en toute hâte. En cette période troublée, de nombreuses bandes parcouraient l’Ukraine ; certes, on disait que le batko Makhno n’approuvait pas les pogroms et que la discipline dans ses troupes n’était pas un vain mot. Mais qui pouvait savoir ? Les Juifs sont un peuple prudent, instruit par une amère expérience. De plus, leur père estimait qu’aucun des pouvoirs qui se succédaient rapidement n’était bon pour eux : « Avec les Blancs, c’est du radis amer ; avec les Rouges, ce n’est pas du miel non plus. »

Deux heures plus tard environ, le village s’était à moitié vidé : à Makhnovka, la moitié de la population était juive. Une trentaine de bandits à cheval furent les premiers à faire irruption dans le village, poussant de grands cris et agitant leurs nagaïkas. Ils dispersèrent les passants encore dehors, et chacun se cacha chez soi. Puis, au bout de la rue principale, apparut une colonne de cavaliers qui avançait lentement. Deux hommes chevauchaient en tête et criaient, chacun à son rythme :

— Le batko Makhno a interdit d’incendier et de piller le village de Makhnovka, en raison de la parenté des noms ! La population est priée de partager ses surplus de nourriture pour les besoins de la Première Armée révolutionnaire. Les chevaux et les charrettes seront également nationalisés. Les ouvriers de tous métiers, surtout les forgerons, doivent se rassembler devant le quartier général provisoire de l’armée. Tous à la mobilisation volontaire !

Une heure après leur entrée dans le village, les makhnovistes accrochèrent à l’une des maisons de la rue principale un drapeau noir portant l’inscription « Toujours avec les opprimés contre les oppresseurs ! », ainsi qu’une affiche manuscrite présentant des appels dont certains avaient déjà été proclamés. Effectivement, aucune maison ne fut incendiée dans le village. Ne voyant pas de fumée, les Juifs cachés dans la forêt se perdaient en conjectures sur les intentions des makhnovistes. Yossef décida de partir en reconnaissance. Sans demander à son père, naturellement. Il était évident qu’on ne l’aurait laissé partir sous aucun prétexte. Après avoir tâté, à travers sa pelisse et son gilet, la bourse contenant ses trésors, qui lui donna du courage, Yossef se glissa discrètement de derrière les charrettes et prit la direction du village. En hiver, la nuit tombe tôt. Dans l’obscurité, sa petite pelisse noire se confondait avec les troncs des arbres.

Le village semblait calme. Les chiens, achevant leur concert d’aboiements du soir, se taisaient. Une lumière chaleureuse brillait dans les maisons. Non, pas dans toutes : à ce que Yossef pouvait voir depuis la lisière, les maisons juives étaient encore plongées dans le noir. Il se tenait sous un arbre et observait. On aurait dit qu’il n’y avait pas le moindre makhnoviste à l’horizon.

Soudain, quelque chose de dur lui appuya sous l’omoplate.

— Les mains en l’air, gamin.

En se retournant, Yossef vit un homme inconnu, vêtu d’une courte pelisse, portant un nœud noir et armé d’un fusil.

« Un makhnoviste ! pensa Yossef, bien mal à propos. Alors voilà à quoi ils ressemblent ! »

— Qu’est-ce que tu épies, hein ?

— Rien, monsieur l’officier !

— Tu mens ! Ça fait un quart d’heure que tu traînes ici ! Allez, demi-tour ! En avant, marche !

Poussé par le canon du fusil, Yossef marcha plusieurs minutes en s’enfonçant dans la forêt. Ses tentatives pour se retourner et parler lui valurent un léger coup de crosse sur la tête. Yossef trébucha, puis poursuivit son chemin en silence. Ses pensées s’embrouillaient, mais il ne se laissait pas encore aller à la panique.

— Arrête-toi là !

— Monsieur l’officier ! Je vous assure, je n’épiais rien ! Ma maison est là-bas, je suis de Makhnovka ! Je suis d’ici.

— Assez parlé ! Je vais te descendre, et après, je chercherai à comprendre ce qu’il en est !

L’homme le mit tranquillement en joue. Yossef ferma les yeux et commença à réciter intérieurement : « Chéma Israël… » En pensée, il avait déjà fait ses adieux à son père et à sa mère, leur avait demandé pardon pour cette escapade sans permission et les avait couverts de baisers. Les larmes lui montèrent aux yeux. Ne les reverrait-il donc jamais ?! Comprenant que sa vie allait s’achever ici, Yossef se mit à pleurer tout haut.

Aucun coup de feu ne partit, seulement un claquement sec. Puis le silence. Étonné, Yossef ouvrit les yeux. L’homme se tenait en face de lui et examinait son arme.

— Bizarre, dit-il. Elle n’avait jamais eu de ratés.

Yossef comprit que c’était sa chance.

— Monsieur l’officier, je suis vraiment de Makhnovka. Nous sommes partis parce que nous pensions que Makhno faisait des pogroms, comme les autres. Mais ce n’est pas le cas. J’ai vu notre maison, elle est intacte. Monsieur, vous n’avez sûrement pas le droit de tuer comme ça ; vous devez m’emmener devant votre chef pour éclaircir les choses. Au village, même les chiens me connaissent.

Aucune réponse.

— Monsieur, j’ai de l’argent. Je peux payer pour que vous me laissiez partir !

L’homme releva la tête.

— Combien ?

— Trente roubles en or.

— Mmm… D’accord, donne. De toute façon, on n’exécute pas deux fois. Et pas un mot : si tu souffles quoi que ce soit, j’irai te chercher jusque sous terre.

Yossef déboutonna vivement sa pelisse et son gilet puis, retirant de son cou la cordelette avec la bourse, déposa ses économies dans la main sombre et calleuse. L’homme noua l’argent dans sa ceinture et, sans se retourner, partit en direction du village. Yossef resta un moment immobile pour reprendre ses esprits. Ce n’est qu’alors que toute l’horreur de ce qu’il venait de vivre le rattrapa, le submergea, le paralysa ; mais le froid de décembre tira le jeune garçon de sa torpeur. Il fut pris d’une crise de nerfs sous l’effet du soulagement. Riant et pleurant, il courut rejoindre sa famille pour raconter ce qui s’était passé. Tout en courant, il remerciait le Tout-Puissant de l’avoir miraculeusement sauvé, de lui avoir accordé la vie.