Nechama Cheli

Le petit morceau de verre

Il était extraordinaire. Insolite. Je n'en avais aperçu qu'un petit bout, dont les facettes multicolores scintillaient comme un diamant. La pluie avait déjà cessé, mais les rues étaient couvertes de flaques et les passants étaient rares ; c'est sans doute pour cela que personne ne l'avait remarqué. Quelle chance ! Je me baissai avec précaution, n'en croyant toujours pas mon bonheur, et ramassai le petit morceau de ver…

Léa Ginzbourg

Le petit morceau de verre

Il était extraordinaire. Insolite. Je n'en avais aperçu qu'un petit bout, dont les facettes multicolores scintillaient comme un diamant. La pluie avait déjà cessé, mais les rues étaient couvertes de flaques et les passants étaient rares ; c'est sans doute pour cela que personne ne l'avait remarqué.

Quelle chance ! Je me baissai avec précaution, n'en croyant toujours pas mon bonheur, et saisis le petit morceau de verre entre deux doigts.

Oh ! Il était encore plus beau que je ne l'avais imaginé. Je ne pus même pas retenir un « Hourra ! » étouffé. Le petit morceau de verre était bien plat et ne coupait pas. C'était comme si quelqu'un l'avait préparé pour moi, pour que je ne me blesse pas...

J'avais sept ans. Le mois de mai. Des pluies tièdes. On pouvait rester un moment debout, les yeux fermés, le visage offert à l'eau du ciel. Puis lécher ses lèvres au petit goût acidulé.

Je serrais le petit morceau de verre contre ma poitrine, imaginant déjà comment j'allais m'en vanter et raconter ma merveilleuse trouvaille. C'était du vrai cristal ! Le joyau de ma collection.

Même les morceaux épais de verre de bouteille avaient de la valeur, pourvu qu'ils soient plats et lisses. Un morceau lisse de verre de bouteille vert (comme une émeraude) pouvait s'échanger contre deux jaunes, et même trois avec un peu de chance. Quant à un morceau couleur d'ambre, il en valait cinq à lui tout seul.

Le soleil fit son apparition. Je n'y tins plus et portai le petit morceau de verre à mes yeux, face au soleil. Le monde devint si beau, si féerique !

Dans notre cour, c'était Irotchka qui possédait la plus grande collection de petits morceaux de verre. Son papa lui avait rapporté de quelque bord de mer un morceau de verre lavé par les vagues ! Il était absolument magnifique, vert, sans ce brillant un peu banal : mat, raffiné. Tout le monde l'enviait. Irotchka avait même cessé de montrer ce morceau de verre, de peur qu'on ne lui porte le mauvais œil.

Le mien était cent fois plus beau ! Jamais, contre rien au monde, je ne l'échangerais.

Je sautais par-dessus les flaques avec précaution, pourvu que je ne le fasse pas tomber, que je ne le perde pas. Plusieurs fois, je m'arrêtai pour vérifier : était-il toujours là ?

La paume de ma main était devenue moite, et il me semblait qu'elle aussi brillait, miroitait comme un miroir de cristal.

***

Un bruit étrange me fit m'arrêter. Il venait des buissons, taillés tout récemment pour le Premier Mai. C'était comme si quelqu'un essayait d'en sortir sans y parvenir. Puis les bruits se firent plus forts et les buissons se mirent à bouger.

Je compris, je sentis que quelque chose de mal se passait...

Je ne connaissais pas le garçon qu'on frappait. Il n'était pas de notre cour, ni même de notre quartier, puisque j'y connaissais tout le monde. En revanche, les trois autres m'étaient bien connus : « le Gris » (parce qu'il s'appelait Serioja), « le Roux » (là, tout est clair) et « le Gros » (là aussi, sans commentaire). Ils étaient tous en cinquième année.

Ils me remarquèrent et s'arrêtèrent. Le garçon saignait du nez et, apparemment, un bleu commençait à enfler sous son œil. « Le Gros » le tenait par les cheveux, « le Gris » par les bras, et « le Roux » était visiblement celui qui frappait.

J'étais vraiment au pied du mur. Il n'y avait que deux possibilités : soit fuir, et très vite, soit attaquer, de manière totalement inattendue.

Je choisis la seconde possibilité. Avec un petit morceau de verre à la main, et un pareil en plus, difficile de se battre. Je le posai par terre, dis : « Aide-moi, petit morceau de verre magique ! », et bondis en poussant un rugissement terrible (à ce qu'il me semblait). C'était le cri de guerre de notre cour. Avec un peu de chance, si quelqu'un entendait ce cri, ces bagarreurs allaient passer un mauvais quart d'heure !

Les garçons restèrent interdits, tandis que je continuais à hurler, de plus en plus fort, écartant les buissons avec les mains et préparant mes poings à la bagarre.

« Le Gros » lâcha sa victime.  Encore un instant et il allait se jeter sur moi, mais alors... « le Gris » se mit soudain à courir.

Impossible qu'il ait eu peur d'une fillette de sept ans ! Il s'était sûrement passé quelque chose ; ce grand dadais n'avait pas pu se mettre à courir comme ça, sans raison !

« Le Roux » et « le Gros » se mirent à courir derrière lui...

Je me retournai instinctivement, m'attendant à voir « les miens », mais il n'y avait personne derrière moi.

Le « petit morceau de verre magique » m'avait aidée !

***

Le garçon n'avait pas bonne mine. Il était vraiment trop pâle et tout « de travers », même si, bien entendu, quand on se tient un côté du corps, on a le torse qui paraît tordu.

Je lui tendis la main. Il fallait partir d'ici avant que ses agresseurs ne changent d'avis et ne reviennent.

Il se releva en s'agrippant à un long buisson, et je compris alors pourquoi je l'avais trouvé « de travers » : le garçon portait à un pied une sorte d'horrible chaussure, tandis que l'autre était normal, comme il faut.

Il ne fallait pas montrer ma stupeur, mais ce fut plus fort que moi : je n'eus pas le temps de « refermer la bouche ». Le garçon eut un sourire de travers :

— Quoi (ses lèvres lui obéissaient mal), je fais peur, hein ? Un « Quouzoumodo » ?

Je ne savais pas qui était « Quouzoumodo », mais j'étais gênée, comme si l'on m'avait surprise avec des pommes volées cachées sous mon vêtement.

— Moi, j'ai un « bec-de-lièvre ». Regarde, dis-je en avançant la lèvre inférieure pour qu'il voie mieux celle du haut, on m'a opérée récemment !

Nous nous mîmes à rire en même temps, sentant la parenté de nos corps difformes. Il riait « par petits bouts », apparemment parce que cela lui faisait mal, tandis que moi, je riais à gorge déployée.

Je l'aidai à sortir des buissons et époussetai ses vêtements.

Nous marchions dans le parc sans avoir peur de personne. Il me raconta qu'il avait quitté Sémipalatinsk avec ses parents, que son papa était militaire et que sa maman attendait un bébé. « Pourvu qu'il ne naisse pas comme moi, un petit monstre ! », dit-il en soupirant. Je ne riais pas...

Ensuite, je l'aidai à laver le sang en appuyant sur la poignée en fonte de la borne-fontaine.

Il portait un prénom inhabituel : Klim. La cité militaire où vivait la famille de mon nouvel ami se trouvait tout près, à côté du cinéma.

Klim avait une maman très grosse. Au début, je crus qu'elle était toujours aussi grosse, puis Klim me désigna le ventre de sa mère du regard, et je compris : c'était là qu'habitait le bébé !

Nous bûmes du thé avec de la crème, dans de petits bols. Il y avait aussi de la confiture de cassis...

Ah oui, j'avais complètement oublié de vous dire !

Je ne revis plus jamais mon petit morceau de verre « magique »...