Nechama Cheli

Le silence et les freins

L’une des principales interdictions de la Torah, dont on parle beaucoup ces derniers temps, est celle de la médisance. Après que le ‘Hafets ‘Haïm a ouvert les yeux du monde sur cet interdit important, beaucoup ont pris conscience de sa gravité, ce qui a contribué, dans une certaine mesure, à la réparation du monde. Nous savons que le péché de médisance est très grave. C’est effectiv…

Rav Chimchon Dovid Pinkous

Le silence et les freins

L’une des principales interdictions de la Torah, dont on parle beaucoup ces derniers temps, est celle de la médisance. Après que le ‘Hafets ‘Haïm a ouvert les yeux du monde sur cet interdit important, beaucoup ont pris conscience de sa gravité, ce qui a contribué, dans une certaine mesure, à la réparation du monde.

Nous savons que le péché de médisance est très grave. C’est effectivement le cas. Mais nous devons savoir que les lois relatives à la pureté de la parole comprennent, outre l’interdiction de médire d’autrui, la capacité de se taire. Cette capacité est utile au-delà du seul respect de la pureté de la parole, et c’est d’elle que nous allons parler aujourd’hui.

Il existe une merveilleuse histoire au sujet de l’Admour de Roujine, que son mérite nous protège, l’un des plus grands Admourim, qui vivait il y a environ cent cinquante ans. Il avait coutume, pendant le tich (repas au cours duquel ses hassidim se réunissaient autour de lui), de ne pas parler de Torah, mais de garder simplement le silence.

On raconte qu’un soir de Chabbat, précisément pendant le tich, un non-Juif entra dans leur maison d’étude. À sa sortie, on lui demanda ce qu’il y avait vu, et il répondit : « Il y avait une longue table, de chaque côté de laquelle étaient assis des Juifs. Au bout de la table était assis un vieil homme ; il gardait le silence, et tous l’écoutaient attentivement… »

Quelle merveilleuse description !

Expliquons cela en détail. Les propos d’une personne peuvent se répartir entre ce qu’il est permis de dire et ce qu’il est interdit de dire. Mais il y a aussi la possibilité de se taire !

Et si nous y regardons de près, nous découvrirons que les plus beaux actes de l’histoire du monde ont précisément été liés au silence !

Un Midrach bien connu enseigne que la délivrance future de l’exil amer dans lequel nous nous trouvons viendra par le mérite de notre matriarche Rachel. Voici ce qui est écrit dans ce Midrach (Eikha Rabba, introduction, 24) :

« … Rachel intervint alors, s’adressa au Tout-Puissant et dit : “Maître du monde, Tu sais que Ton serviteur Yaakov m’aimait beaucoup et qu’il a travaillé pour moi chez mon père pendant sept ans. Lorsque ces sept années se sont achevées et que le jour de notre mariage est arrivé, mon père a décidé de me remplacer par ma sœur. J’en ai été profondément affligée lorsque je l’ai appris, et j’en ai parlé à mon fiancé. Je lui ai donné des signes qui lui permettraient de me distinguer de ma sœur, afin que mon père ne puisse pas me remplacer. Puis je me suis repentie, j’ai dominé mon amour, j’ai eu pitié de ma sœur et je ne l’ai pas humiliée. Et lorsqu’on m’a remplacée par ma sœur, je lui ai transmis les signes dont j’avais parlé à mon fiancé, afin qu’il pense qu’elle était Rachel… C’est ainsi que j’ai fait preuve de miséricorde envers ma sœur, sans être jalouse d’elle et sans l’humilier. Et si moi, insignifiante créature de chair et de sang, j’ai pu ne pas être jalouse de ma rivale et ne pas l’humilier, comment Toi, Roi vivant et éternel, Roi miséricordieux, as-Tu pu être jaloux d’idoles qui ne sont rien et, dans cette jalousie, envoyer mes fils à la mort par la main d’ennemis qui font d’eux tout ce qui leur plaît ?” ».

Aussitôt, la miséricorde du Tout-Puissant, béni soit-Il, s’éveilla, et Il dit : « Pour toi, Rachel, Je ramènerai le peuple d’Israël ».

Comme il est dit (Jérémie, 31:14) : « Ainsi a parlé l’Éternel : “Une voix se fait entendre dans les hauteurs, une clameur d’amers sanglots. Rachel pleure ses fils ; elle refuse de se laisser consoler de ses enfants, car ils ne sont plus” ». Et il est dit (Jérémie, 31:15) : « Ainsi a parlé l’Éternel : “Retiens ta voix de pleurer et tes yeux de verser des larmes, car il y a une récompense pour ton œuvre…” ». Et il est dit (Jérémie, 31:16) : « “Et il y a de l’espoir après toi”, a dit l’Éternel, “les fils reviendront dans leurs frontières” ».

Essayons de comprendre ce qui s’est passé ici… Notre patriarche Avraham s’est présenté devant le Tout-Puissant et a dit : « Maître du monde, aurais-je donc surmonté dix épreuves en vain ? » Le Tout-Puissant lui a répondu : « Que faire si les Juifs ont tant péché ? » Its’hak est venu et a dit : « Aurais-je donc tendu le cou au couteau en vain ? » À lui aussi, le Tout-Puissant a fait la même réponse. Un dialogue semblable a eu lieu avec Yaakov et avec Moché. Aucun d’eux n’a pu sauver le peuple juif.

Jusqu’à ce que vienne notre matriarche Rachel. Qu’a donc fait Rachel de si particulier ? Elle s’est tue ! Et ce silence a fait exploser le monde.

Elle voyait le foyer juif lui glisser entre les doigts et comprenait que le sort qui lui était réservé était de devenir l’épouse d’Essav. Et, consciente de toute l’horreur de ce qui se passait, que fait Rachel ? Elle accomplit une série d’actes remarquables qui reposent sur le silence ! L’être humain possède cette merveilleuse capacité de s’arrêter au bon moment !

Tout conducteur connaît la première règle de conduite : on ne monte pas dans une voiture sans freins ! Les freins sont l’élément le plus important de la voiture !

Et je le répète, je ne parle pas de médisance, mais de la capacité à se taire. Il faut parfois se taire là où l’on pourrait parler.

Ra’hel aurait-elle transgressé quoi que ce soit si elle avait raconté à Yaakov qu’on lui avait donné sa sœur Léa à sa place ? Au contraire, elle aurait ainsi accompli une mitsva, puisque Yaakov lui avait demandé de garder les signes convenus secrets pour ne pas se retrouver avec Léa.

Et pourtant, elle ne le fait pas. Pourquoi ? Parce que sa sœur serait alors couverte de honte !

Voilà ce qu’est la capacité à freiner, à se taire au moment où l’on ressent si clairement le besoin de parler, la nécessité de réagir.

Examinons l’attitude d’Avraham. En quoi résidait la grandeur particulière du sacrifice d’Its’hak ? Dans sa disposition à le sacrifier ? Mais que pouvait-il faire d’autre ? Le Tout-Puissant lui avait ordonné : « Prends ton fils… et offre-le-Moi en holocauste » (Béréchit, 22:2). Pouvait-il désobéir ? Tout le monde pose cette question.

Nos Sages, de mémoire bénie, nous révèlent ce secret dans le Midrach (Vayikra Rabba, 29:9). À la fin du récit du sacrifice d’Its’hak (Béréchit, 22:16), il est écrit : « Je le jure par Moi-même, dit D.ieu… », et les Sages demandent pourquoi ce serment est nécessaire. Rav Bibi bar Abba dit au nom de rav Yo’hanan : « Notre patriarche Avraham s’adressa au Tout-Puissant par la prière et la supplication : “Maître du monde, Tu sais parfaitement qu’au moment où Tu m’as dit : ‘Prends ton fils, ton unique…’, j’avais de quoi Te répondre. Hier encore, Tu me disais : ‘Car c’est la descendance d’Its’hak qui portera ton nom’ (Béréchit, 21:12), et aujourd’hui Tu me dis : ‘Et offre-le-Moi en holocauste’ ? Mais, de même que je me suis retenu et ne T’ai pas répondu, tel un sourd qui n’entend pas et tel un muet qui n’ouvre pas la bouche, de même, lorsque les descendants d’Its’hak commettront des péchés et des méfaits, souviens-Toi du sacrifice de leur ancêtre Its’hak et change Ta colère en miséricorde.” »

Nous sommes prêts à renoncer à beaucoup de choses, pourvu qu’on nous laisse la possibilité de réagir. Je suis prêt à tout supporter de la part d’un ami, mais qu’il sache au moins qu’il avait tort. Quoi, même cela est interdit ?

Lorsque le Tout-Puissant lui ordonna de sacrifier Its’hak, Avraham aurait pu dire : « Maître du monde, je suis prêt, mais explique-moi seulement une chose, réponds à une question : Tu m’as bien promis que le peuple juif descendrait de moi, par Its’hak ?! » Mais notre patriarche Avraham ne posa pas de questions, ne réagit pas et, en vertu de ce mérite, demanda au Tout-Puissant de ne pas réagir aux péchés du peuple juif. Il ne pouvait pas demander au Tout-Puissant de pardonner aux Juifs leurs péchés. Peut-on pardonner pareille chose ? Il demanda seulement : « Je n’ai pas ouvert la bouche ; Toi aussi, Tout-Puissant, ne réagis pas. »

Ce n’était pas sa première épreuve. Le Tout-Puissant lui avait ordonné : « Quitte ton pays, ta terre natale, la maison de ton père » (Béréchit, 12:1). C’était très difficile pour Avraham. Il avait bâti sa maison à ‘Haran. Il avait travaillé dur auprès des habitants pour les amener au repentir, et il restait encore beaucoup à faire. Soudain, le Tout-Puissant lui dit : « Pars ! » et lui promet l’abondance dans son nouveau lieu de vie. Que fait Avraham ? Sans poser la moindre question, aussitôt, « Avraham partit, comme D.ieu le lui avait ordonné » (Béréchit, 12:4). Il abandonne tout et part !

Et les épreuves ne s’arrêtent pas là. Il arrive enfin en terre d’Israël. Et là, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une famine éclate. Il n’y a rien à manger. Avraham aurait pu adresser cette plainte au Tout-Puissant : « Maître du monde, Tu m’as ordonné de me rendre en terre d’Israël en me promettant bénédiction, réussite et abondance. Me voici arrivé, et il n’y a rien à manger. Cela n’était jamais arrivé auparavant, c’est la première fois que je suis confronté à la famine. Et qu’en est-il de ce que Tu m’avais promis, Maître du monde ? » Mais il ne dit pas un mot !

Et c’est grâce à cela que nous sommes encore en vie aujourd’hui, grâce au silence de nos patriarches !
Traduction de Mme Kh. Berman