Zissi Skarjinskaïa
Comme chacun le sait, le Très-Haut n'est pas mentionné dans le rouleau d'Esther. Pourtant, Sa présence transparaît dans tous les événements « fortuits » qui ont déterminé le destin du peuple juif. De même, la reine Esther prépare dans les coulisses du palais tout ce qui est nécessaire au salut du peuple, mais personne n'en sait rien (à part Mordekhaï).
Pourim se passe à peu près de la même façon pour beaucoup de femmes : les michloa'h manot sont emballés et prêts, les déguisements de Pourim sont cousus (ou acquis par un autre moyen), repassés et suspendus à des cintres, le repas de Pourim est préparé (ou les plats que l'on apportera chez les personnes qui nous invitent sont prêts). Tout est prêt pour que la fête se passe à merveille, mais le jour de Pourim, les femmes restent en quelque sorte à l'arrière-plan : elles regardent les autres et se réjouissent pour eux. À Pourim, il existe des sources profondes de joie, mais des mitsvot qui expriment cette joie extérieurement ont également été instituées, et leur accomplissement est obligatoire.
À Pourim, il n'y a pas de coutumes particulières de réjouissance pour les femmes. Les hommes trouvent leur joie dans le vin et la viande (Pessa'him, 109a), tandis que nous n'avons droit à des vêtements neufs qu'à Pessa'h. C'est peut-être pour cela que nous avons parfois du mal à ressentir la joie de Pourim ?
Et puis, nous nous inquiétons. Arriverons-nous à temps pour la lecture de la Méguila ? Et si l'enfant dérange à la synagogue et empêche d'écouter le rouleau ? Aurons-nous le temps de distribuer tous les michloa'h manot ? Et si les enfants se barbouillent de chocolat et abîment leur nouveau déguisement de Pourim avant même que nous arrivions chez nos hôtes ? Et pour les habitants de Jérusalem, Pourim tombe en plus le vendredi, alors il faut aussi avoir le temps de tout préparer pour Chabbat…
Comme le disent nos Sages, il n'y a pas de joie absolue dans ce monde (« Midrach Téhilim », 98) depuis la destruction du Temple. C'est pourquoi, selon la coutume, même au repas le plus joyeux, on laisse vide la place d'un plat, afin de sentir qu'il nous manque quelque chose. Les femmes savent remarquablement bien le ressentir. Rabbi Na'hman dit (« Likouté Moharan », 1:203) : « À partir de ce que racontent les femmes, on peut connaître l'état de la Chékhina. C'est ce qui est écrit au sujet de Mordekhaï : “Et chaque jour, Mordekhaï se promenait devant la cour de la maison des femmes, pour s'informer de la santé d'Esther et de ce qui lui arrivait.” Or Esther, c'est la Chékhina. Et Mordekhaï apprenait ce qui arrivait à la Chékhina depuis la cour de la maison des femmes, à travers leurs récits. » Lorsque les femmes se racontent leurs peines, cela ressemble beaucoup à la peine de la Chékhina. L'une demande un époux, mais la Chékhina souhaite elle aussi la même chose (« unir l'épouse de la jeunesse à son bien-aimé dans l'amour »). Une autre demande des enfants, mais la Chékhina souhaite elle aussi que tous ses enfants, le peuple d'Israël, rentrent à la maison. Une troisième demande une maison, mais la Chékhina souhaite elle aussi avoir sa maison, le Temple.
En Adar, il faut accroître la joie. Mais que peut-on faire pour ressentir de la joie ?
Tout d'abord, chasser les pensées de Pessa'h. Beaucoup de femmes sont terriblement tendues à Pourim parce que des semeurs de 'hamets incontrôlables courent dans la maison, et que ce fameux 'hamets est éparpillé partout et piétiné au sol. Oui, c'est difficile à regarder, surtout pour ces épouses vertueuses et vaillantes qui, dès le premier Adar, ont déjà fini de vérifier et de nettoyer tous les placards. Mais tenez bon ! Sourions et vivons le moment présent : aujourd'hui, c'est Pourim, ils se réjouissent, et nous aussi, nous allons nous réjouir.
Ensuite, lorsque nos sages ont prescrit les mitsvot permettant de se réjouir à Pourim, les femmes n'en ont pas reçu tant que cela. Il faut improviser. Essayons de trouver nous-mêmes de quoi nous réjouir. Il est écrit que Haman sortit du banquet d'Esther « joyeux et le cœur content » (Esther, 5:9), et l'auteur du « Kedouchat Lévi », rav Lévi Its'hak de Berditchev, demande : comment se peut-il que le méchant Haman ressente de la joie (sim'ha), alors qu'elle provient d'une source élevée ? Il répond que des étincelles de sainteté sont parvenues à Haman parce qu'il avait mangé les mets de la table d'Esther et en avait reçu un peu de sainteté (kedoucha). Si même un méchant comme Haman a ressenti de la sim'ha grâce à la nourriture, essayons nous aussi.
Ailleurs dans le rouleau d'Esther, il est écrit qu'après avoir préparé l'arbre pour Mordekhaï, Haman pourra se rendre joyeux au banquet du roi (Esther, 5:14). Le Rabbi de Kotsk dit : nous devons en apprendre qu'il faut toujours se présenter devant le roi (et à plus forte raison devant le Roi des rois) joyeux et le cœur content, montrant qu'en présence du roi, on ne se préoccupe pas de ses propres chagrins. Mais les sages attirent notre attention sur ce verset : « Le roi dit à Esther, (au moment) où l'on buvait du vin : quel est ton souhait ? Il sera exaucé. Et quelle est ta demande ? (Demande) jusqu'à la moitié du royaume, et elle sera satisfaite » (Esther, 5:6). Le Roi du monde, le Très-Haut, dit à Esther, c'est-à-dire au peuple juif, pendant le banquet, c'est-à-dire pendant le repas de Pourim : « Que veux-tu ? », « Que demandes-tu ? »
Le repas de Pourim est un moment de faveur du Créateur, où l'on peut formuler n'importe quelle demande.
Nous savons qu'il faut accroître la joie pendant tout le mois. On peut l'accroître en diminuant ce qui ne nous réjouit pas. Et pour cela, nous serons aidées par… d'autres personnages du rouleau d'Esther.
La première à apparaître est la reine Vachti.
Vachti était la fille du roi de Babylone Balthazar, et son mari A'hachvéroch était roi de Perse.
Vachti organise un banquet pour les femmes (Esther, 1:9) dans le palais royal. Dans la Guemara (Meguila, 12a), les sages s'étonnent : pourquoi dans le palais royal, et non dans la « maison des femmes », où il aurait été plus pudique de le faire, puisque les hommes n'y entraient pas ? Rava explique que tous deux, A'hachvéroch et Vachti, voulaient pécher. Autrement dit, ils s'étaient entendus pour qu'elle vienne montrer sa beauté devant les hommes, après quoi commencerait la débauche.
Une personne entraîne les membres de son foyer à sa suite ; c'est pourquoi il est écrit « aussi » : « La reine Vachti organisa aussi un banquet pour les femmes dans le palais royal du roi A'hachvéroch. » A'hachvéroch avait donné l'exemple, et Vachti l'avait suivi. Le Talmud cite ce proverbe : « Lui, les grosses courgettes ; elle, les petites courgettes », c'est-à-dire qu'il péchait à grande échelle, et qu'elle s'efforçait de ne pas rester à la traîne.
Vachti exécutait tout ce qu'A'hachvéroch projetait, et elle-même était loin d'être une juste : elle haïssait férocement les Juifs et maltraitait les servantes juives, surtout pendant Chabbat. Le roi et la reine entretenaient d'excellentes relations, une parfaite idylle, à deux choses près. À la maison, Vachti parlait babylonien, et non persan. Et elle lui rappelait constamment qu'il avait autrefois été palefrenier et qu'il n'avait accédé à la royauté qu'à grand renfort d'argent (puis de guerres). Elle touchait sans cesse son point sensible : le kavod (le respect). Mais tant que cela restait entre eux et qu'il était sobre, tout était calme. Cette fois, au banquet, entouré de ses ministres, A'hachvéroch ne le supporta pas et se mit en colère : une insulte de sa femme, transmise par un serviteur !
Nous voyons ici, sans peine, deux leçons à la fois : tout d'abord, ne pas se mettre en colère.
A'hachvéroch était ivre, et il s'est donc facilement emporté. Cela s'est bien sûr produit par la volonté du Ciel et pour le bien du peuple juif. Dans notre cas aussi, les circonstances qui peuvent nous faire sortir de nos gonds surviennent par la volonté du Ciel et pour notre bien. En nous en souvenant, essayons de ne pas nous mettre en colère pendant Adar, et surtout à Pourim. Lorsque les accès de colère se feront plus rares à la maison, cela apportera en soi davantage de joie. Et à Pourim, il ne faut tout simplement pas se mettre en colère : la joie quitterait notre foyer.
Et la deuxième leçon : ne pas blesser l'amour-propre de son mari.
À l'époque des événements de Pourim, comme le disent nos sages, la lettre du roi concernant les épouses avait tellement étonné tout le monde qu'on s'était demandé s'il n'avait pas perdu la raison (Meguila, 12, « Esther Rabba », 4:12). Pourquoi le roi devait-il écrire : « À toutes les provinces royales, à chaque province dans son écriture et à chaque peuple dans sa langue, afin que chaque homme soit maître dans sa maison et qu'il parle la langue de son peuple » (Esther, 1:22) ? Sans lui, ne le savaient-ils pas ? À l'époque, c'était clair comme le jour. Comme il est écrit dans la Guemara (Beitsa, 32b) : « Pour ces trois-là, la vie n'est pas une vie… pour celui dont la femme le domine. » Le Rambam, l'auteur de « Menorat HaMaor » et d'autres sages donnent aux épouses des conseils sur le respect qu'elles doivent témoigner à leur mari. La hiérarchie du foyer est également établie ainsi, puisque le « Choul'han Aroukh » (« Yoré Déa », 240:14) écrit que si maman demande à son fils de faire quelque chose qui contredit l'ordre de papa, le fils doit faire ce que papa lui a demandé, puisque maman est elle aussi tenue d'obéir à papa.
Votre mari n'a pas besoin d'être A'hachvéroch pour se sentir roi : il suffit que sa femme le couronne. Et en retour, il vous couronnera. La paix au foyer accroît elle aussi notre joie.
Vachti nous enseigne encore une autre leçon. Puisqu'il est écrit qu'elle organisa un « banquet de femmes », nos sages en déduisent (« Esther Rabba », 3:10) qu'elle leur servait des douceurs. Rav David Louria de Vilna commente : comme il est répréhensible pour les femmes de s'enivrer de vin, on servait au banquet de Vachti des douceurs que les femmes aiment. Même Vachti comprenait qu'accompagner un banquet de libations de vin n'était pas une affaire de femmes.
Le personnage suivant, négatif, est Zérech, la femme de Haman.
Elle était de noble lignée ; son père était Tatnaï, gouverneur de la Transeuphratène, qui avait tenté d'empêcher la construction du Deuxième Temple (Ezra, 5). Selon l'une des opinions des sages, Memoukhan, qui conseille de punir Vachti et d'envoyer des lettres sur la conduite des épouses, n'était autre que Haman, un ancien barbier et employé des bains, que sa femme de haute naissance commandait à la maison.
Lorsque Haman veut raconter que Mordekhaï ne se prosterne pas devant lui, il appelle d'abord ses amis, puis Zérech. D'un côté, il n'a guère envie de raconter à sa femme, qui ne lui accorde aucune valeur, qu'après tous les honneurs reçus, quelqu'un ne le respecte toujours pas : cela porte atteinte à sa dignité. D'un autre côté, comme le dit rav Chlomo Kluger de Brody (d'après Meguila, 14b), les femmes sont miséricordieuses, et peut-être Zérech aura-t-elle pitié de Mordekhaï. Mais pas du tout ! Par nature, Zérech était une véritable scélérate ; elle prend donc la parole la première et conseille de trouver un grand arbre pour y pendre Mordekhaï.
Zérech était une femme très intelligente. Le midrach « Esther Rabba » (9:2) rapporte que Haman avait 365 conseillers, mais que seule sa femme put analyser la situation et donner un « bon » conseil.
Elle dit : « Tu dois agir intelligemment et ne pas le tuer comme ceux qui, avant toi, ont tenté de se débarrasser des Juifs. Si tu le jettes dans une fournaise, il sera sauvé comme Hanania, Mishaël et Azaria. Si tu le jettes dans une fosse aux lions, il en sortira comme Daniel. Si tu le mets en prison, il sera libéré comme Yossef. Si tu allumes un feu sous lui (si tu le fais bouillir dans un chaudron), comme on l'a fait pour le roi Ménaché, le Très-Haut le sauvera. Et si tu essaies de le noyer, cela ne marchera pas : leur D.ieu a fendu la mer. Si tu l'envoies dans le désert, ses ancêtres se sont multipliés dans le désert. Et si tu le rends aveugle, rappelle-toi Chimchon, qui a tué une multitude de Philistins alors qu'il était aveugle. Mais pends-le à un arbre, car personne de leur peuple n'a encore été tué de cette manière. »
Rav 'Haïm Vital estime que Zérech connaissait bien la sorcellerie. Elle savait qu'il était très important pour les sorciers d'avoir les pieds sur terre lorsqu'ils pratiquaient la sorcellerie. Mais elle pensait que les Juifs pratiquaient eux aussi la sorcellerie ; il était donc important de pendre précisément Mordekhaï, pour qu'il ne puisse pas y recourir. De plus, ils étaient aussi astrologues et « voyaient » dans les étoiles que Mordekhaï se trouvait bien au-dessus de leur maison. Elle conseilla donc d'installer l'arbre dans leur propre cour, afin d'accomplir ce qui était prédestiné. Même dans son pire cauchemar, elle n'aurait imaginé que cette « prédiction des étoiles » signifiait que Mordekhaï recevrait la maison de Haman !
Selon l'une des opinions rapportées dans le traité Meguila (15a), Haman et Zérech avaient 30 fils (selon d'autres opinions, ils en avaient 90 ou 208).
Dix sont morts, dix ont été pendus et dix demandaient l'aumône. Par la suite, Zérech les a rejoints. Certains commentateurs affirment que les dix derniers étaient les fils qui n'étaient pas d'accord avec leur père, Haman, sur la nécessité d'exterminer Mordekhaï et tous les Juifs, et qui avaient quitté la maison.
Après que Haman a fait défiler Mordekhaï dans la ville en vêtements royaux, les conseillers et Zérech comprennent que ce n'est pas par hasard qu'il est rentré chez lui « affligé (par la mort de sa fille) et la tête couverte (couvert d'immondices) » (Esther, 6:12). Il affirme que c'est un hasard, mais ils y voient déjà un lien avec l'origine de Mordekhaï et conseillent à Haman, puisque son « étoile » a commencé à décliner, de « tomber » devant Mordekhaï, comme Agag, roi des Amalécites, s'était auparavant prosterné devant Chaoul, et Chaoul l'avait épargné. Rav Its'hak Zeev Soloveitchik estime qu'ils n'ont tout simplement pas eu le temps d'achever leur conseil. En réalité, ils conseillaient à Haman de s'enfuir et de se cacher, mais ils n'en ont pas eu le temps : « Ils lui parlaient encore lorsque les eunuques du roi arrivèrent et emmenèrent Haman en hâte au banquet qu'Esther avait préparé » (Esther, 6:14). Et c'est en cela que résidait le miracle.
Nos sages (« Midrach Michlé », 11:27) comparent Zérech à la femme de Kora'h.
« Rabbi Lévi dit : il y eut dans le monde deux hommes immensément riches, l'un en Israël (parmi les Juifs), l'autre parmi les nations du monde. Kora'h en Israël et Haman parmi les nations du monde. Et tous deux sont “tombés”, parce qu'ils avaient écouté les conseils de leur femme. » Toutes deux voulaient davantage d'honneurs pour leur mari et lui conseillaient d'agir dans ce sens. Elles harcelaient leur mari jusqu'à ce que tout finisse mal.
C'est étonnant : Kora'h et Haman étaient les hommes les plus riches de toute l'histoire du monde. Que manquait-il donc à la femme de Haman ?
Lorsqu'une femme harcèle son mari à propos de quelque chose, il y a bien sûr peu de joie dans le foyer. Dans son livre « De femme à femme », au chapitre « La critique », la rebbetzin Esther Grinberg raconte l'histoire d'une épouse qui rabâche sans cesse la même chose : chaque fois qu'elle voit son mari, elle lui demande de réparer une chaise qui tombe en morceaux, le matin pendant le petit-déjeuner, le soir lorsqu'il rentre fatigué, et ainsi tous les jours. « Vaut-il vraiment la peine de détruire une famille pour réparer une chaise ? » En supprimant les critiques, nous accroîtrons la joie.
à suivre