Léa Odélia
Dans notre famille juive, il n’y avait rien de juif. À part nos origines, bien sûr :)
J’avais la foi. Je ne sais pas d’où elle me venait, mais un monde sans D.ieu m’avait toujours paru totalement absurde. Enfant, je choisissais même des amies croyantes (chrétiennes, bien sûr). Je les enviais… Elles allaient à l’église pour les fêtes et parfois simplement pour prier. Je savais que les chrétiens avaient une cérémonie religieuse de mariage, des traditions, une spiritualité ! Et nous, rien ! Bien sûr, j’avais entendu parler de la Torah, mais on m’avait expliqué que la religion juive était très cruelle et ne nous convenait pas, et puis, de toute façon : « En quoi sommes-nous juifs ? Nous vivons ici et nous sommes russifiés depuis longtemps ! » En même temps, il était absolument interdit de se faire baptiser ! Pourquoi ? Cela dit, personne ne m’interdisait d’aller à l’église ; on se contentait d’en rire un peu... Cela me faisait mal de prendre conscience que je vivais dans le vide. Je pensais que notre peuple avait été privé de tout cela.
Je ne voulais pas être juive et je ne pouvais rien y changer. Et, en plus, je devais encore supporter des propos antisémites et des insultes. Je me détestais d’être née !
J’ai terminé ma scolarité, je suis entrée à l’université, tout suivait son cours… C’était ainsi qu’il fallait faire… Et puis, à la fin de mes études universitaires, quelque chose a commencé à changer… Il me fallait me lancer dans l’enseignement, ce dont je n’avais absolument pas envie. L’université attribuait une affectation, à laquelle on pouvait échapper en présentant une attestation d’un établissement d’enseignement indiquant qu’on nous y attendait, soi-disant…
Ma grand-mère a alors demandé de l’aide au mari d’une de ses collègues, qui était aussi directeur d’une école juive. Nous avions entre-temps trouvé l’attestation ailleurs. Mais le respectable directeur a décidé d’aider la petite-fille de ses vieilles connaissances (qui avait, de surcroît, obtenu son diplôme avec les honneurs) en lui proposant un poste d’enseignante…
Oy, vey ! Vous n’imaginez pas ce que ça a été ! NON ! NON ! Et encore NON !
— Voilà ce que j’ai répondu à cette généreuse proposition (il faut préciser qu’on me faisait un grand honneur, car on n’y recrutait pas de parfaits débutants et le salaire y était plusieurs fois supérieur à celui des établissements publics).
Moi ? À l’école ? Comme enseignante ? Mais j’avais obtenu mon master avec les honneurs ! Et j’enseignais en parallèle à l’université ! Le sujet de mon mémoire, personne dans notre département ne s’y était jamais attaqué ! Et maintenant, à l’école ? Dans une école juive, en plus ?! Tout le monde allait deviner que j’étais juive (ceux qui ne le savaient pas) ! Et moi, je fuyais cela depuis toujours !!! Bref, je ne vais pas m’étendre sur les larmes et la pression psychologique que j’ai subie :). Je n’avais pas réussi à trouver un emploi qui me convenait à ce moment-là. En somme, j’ai décidé d’aller y travailler, pour deux mois, pas plus !
La première réunion pédagogique m’a laissé une impression indélébile… J’ai vu des Juifs !!!
(Tous nos amis juifs étaient partis s’installer un peu partout quand j’étais enfant. À un moment donné, je m’étais retrouvée la seule Juive de ma classe, puis de mon groupe à l’université.) Ces gens, dont beaucoup avaient une apparence juive très marquée, me semblaient être des dinosaures. Je ne soupçonnais vraiment pas leur existence dans ma ville. J’ai honte de l’avouer, mais j’avais du mal à les regarder, car, inconsciemment, je comprenais qu’à un moment donné, il me faudrait me regarder moi-même…
Puis un autre travail s’est présenté. Le matin, je travaillais à l’école et, l’après-midi, à l’autre bout de la ville, pour avoir un endroit où m’enfuir… Mais. Quelque chose m’a fait changer d’avis. L’atmosphère, peut-être ? Cette école était le premier endroit de ma vie où je pouvais ne pas avoir honte de mes origines. Et peut-être même en être fière ? Mais ça, c’était pour plus tard ;-).
À l’époque, pour moi qui ne savais pas distinguer ma droite de ma gauche, cela suffisait...
Mes collègues pratiquants (israéliens) représentaient pour moi un autre monde. Et je n’avais aucune intention de m’en approcher. D’autant que je savais qu’à la fin de l’année, il me faudrait chercher un autre travail, puisque la femme que je remplaçais revenait de congé maternité. Oui, cette année-là, il y a eu un séminaire… Il a duré deux jours… Pendant les conférences, ce que j’entendais me terrifiait, mais certaines choses étaient intéressantes :).
Eh bien, après avoir travaillé un an, je m’apprêtais à quitter ces lieux la conscience tranquille ! Mais Lui avait d’autres projets…
à suivre