Léa Ginzbourg
« Pour le miracle que Tu as accompli pour moi en ce lieu ! »
Je pensais ne jamais pouvoir écrire à ce sujet. Le temps a passé. Beaucoup de choses ont changé. Peu à peu, les images terrifiantes quittent mes rêves ; d’ailleurs, j’ai recommencé à dormir la nuit. Et aujourd’hui, j’ai senti qu’il m’était devenu impossible de ne pas écrire sur ce qui s’était passé...
Je me suis réveillée au chant des oiseaux. On ne les voyait pas. La fenêtre de notre toute petite chambre donnait sur un jardin.
La beauté de la Terre d’Israël...
On ne se lasse jamais d’admirer les levers et les couchers de soleil, les fleurs, les plantes, les fruits.
C’était notre deuxième matin en Israël, qui paraissait si chaud après la fraîcheur de Moscou. J’ai regardé par la fenêtre et vu à quelle vitesse le soleil montait. À mon tour de me lever ! Une longue et belle journée m’attendait. Mes projets étaient véritablement « napoléoniens » : pour 9 heures, me rendre depuis Maalé-Adoumim à la gare routière centrale (Ta’hana Merkazit) de Jérusalem, de là, envoyer ma fille et son amie à Tel-Aviv se baigner dans la mer, puis faire les magasins (pour les commandes d’amis et de connaissances), aller ensuite à l’agence de voyages (j’avais envie de parcourir Israël), puis encore quelques rendez-vous, fixés d’avance alors que j’étais encore à Moscou...
Nous étions convenues avec ma fille que je viendrais à six heures du soir au même endroit pour la récupérer avec son amie, leur donner à manger, puis rentrer chez nos amis à Maalé Adoumim.
Conformément à ce programme, j’étais déjà à la gare routière centrale à 9 heures précises du matin, recommandant aux filles de ne pas « griller » trop longtemps au soleil, de boire beaucoup, de ne pas s’aventurer en eau profonde et de ne pas être en retard, de rentrer à Jérusalem pour six heures.
Les filles hochaient docilement la tête, n’écoutant que la moitié de mes paroles, et bientôt je leur faisais signe de la main à travers la vitre d’un grand autobus vert.
À l’instant même où l’autobus s’est engagé sur la longue route et a disparu de ma vue, j’ai perdu toute tranquillité.
« Pourquoi les ai-je laissées partir seules ? Pourquoi leur ai-je permis d’aller à la mer ? Qu’est-ce qui m’a pris ? Que va-t-il leur arriver maintenant ? »
Et en effet, c’était comme si j’étais sous l’emprise d’un étrange sort. Tout ce qui s’est passé ensuite ressemblait à un rêve, à un état d’absence. J’errais machinalement dans la ville, essayant de faire passer le temps, de tenir tant bien que mal jusqu’à six heures. (Je tiens à rappeler au lecteur qu’à l’époque, nous n’avions pas encore de téléphones portables : il était impossible d’appeler les filles ; il ne restait qu’à prier et à espérer qu’elles rentreraient à la maison saines et sauves).
À un moment, j’ai senti que j’avais faim. L’heure du déjeuner approchait, et depuis le matin, je n’avais « pas avalé la moindre miette »...
À l’angle des rues de Jaffa et King George, je me suis arrêtée et j’ai aperçu l’enseigne éclatante « Sbarro ». J’y étais déjà venue plus d’une fois avec ma fille, avec des amies. « On y mange bien » !
Après avoir garni mon plateau de diverses spécialités israéliennes, j’ai regardé autour de moi. Le soleil faisait « jaillir » ses rayons à travers les immenses fenêtres de la pizzeria ; il faisait clair et tout était paisible.
Une table s’est libérée. Je m’apprêtais à m’y diriger, mais je me suis arrêtée. Je n’avais pas envie de m’asseoir seule ici. Cela avait quelque chose d’une trahison. L’angoisse pour ma fille est remontée. « Pourvu qu’elle ne s’aventure pas en eau profonde, pourvu qu’il ne lui arrive rien ! »
Je me suis souvenue qu’il y avait aussi un étage dans ce café. J’ai monté l’escalier. La moitié des tables étaient vides ; je me suis assise à l’une d’elles, dans un coin, j’ai récité la bénédiction, détaché un petit morceau de pizza...
Je n’ai pas tout de suite compris ce qui s’était passé. J’ai entendu un bruit étrange et terrifiant, venu des profondeurs de la terre, qui faisait tout trembler, et le fracas des vitres. L’air s’est empli d’une odeur âcre et toxique qui m’a tirée de ma stupeur.
Les cris, les pleurs et la sirène se sont fondus en un seul hurlement assourdissant et continu. Ceux qui étaient assis à l’étage se sont précipités vers l’escalier, mais il n’y avait plus de marches à proprement parler. À leur place : les débris du plafond effondré. En nous frayant un chemin vers le bas, en sautant sur ces débris, nous avons vu CE QUI se trouvait dessous...
Les corps ensanglantés et sans vie de tous ceux, adultes et enfants, qui se trouvaient au rez-de-chaussée de la pizzeria.
J’ai réussi à sortir dans la rue... Plus tard, lors d’une rencontre entre les survivants de l’explosion, une psychologue a demandé à chacun de nous à quoi nous pensions à cet instant. Je me souvenais très nettement de mes pensées : « Maman ! Tu as quitté ce monde alors que je n’avais que huit ans. Ma petite fille va-t-elle, elle aussi, connaître l’amertume d’être orpheline ? Je ne peux pas “partir” maintenant. Je ne peux pas abandonner mon enfant, mon merveilleux monde, la Terre d’Israël, les oiseaux qui chantent à l’aube. Je ne veux pas mourir ! Seigneur, ne me laisse pas périr ! » L’image très nette de ma mère m’accompagnait dans ce cauchemar.
Une fois dans la rue, j’ai constaté avec étonnement que j’étais saine et sauve, sans la moindre égratignure. C’était si étrange, cela contrastait tant avec la réalité qui m’entourait, avec cette rue remplie de cris, de sang et de gémissements, que je suis restée pétrifiée : il n’y a pas d’autre mot. La police montée a aussitôt bouclé la rue et une voix a retenti dans un mégaphone : « Éloignez-vous, tous ceux qui peuvent se déplacer ! Dégagez le passage, une seconde explosion est possible ! »
Dans la panique, les gens couraient dans tous les sens.
Je me suis retrouvée de l’autre côté de la rue bouclée et je me suis mise à errer sans but, les yeux embués de larmes, les oreilles bourdonnantes, un goût horriblement amer dans la bouche. Les policiers criaient et me faisaient signe que je ne pouvais pas rester là, que c’était dangereux. Dangereux ? Il serait « dangereux » pour moi de rester debout sur ma Terre ? Moi, une Juive, je devrais « prendre la fuite » dans mon propre pays ?
Je me suis perdue, ne reconnaissant plus les rues qui m’avaient été familières, chères, tant aimées. Mes pensées s’embrouillaient ; je revoyais devant moi une petite fille dont la mère cherchait une table au rez-de-chaussée de la pizzeria. Qu’était-elle devenue ? Était-elle en vie, cette petite aux immenses yeux bruns ?
Mes pas m’ont conduite au Mur des Lamentations, ce lieu où, depuis de nombreux siècles, les Juifs du monde entier adressent leurs prières au Très-Haut.
Là, au pied du Mur, je reprenais peu à peu mes esprits ; je pleurais en embrassant les pierres baignées de soleil, je rendais grâce d’avoir été miraculeusement sauvée et suppliais que soit préservée la vie de ceux qui avaient été blessés...
Ma fille et son amie sont entrées dans un kiosque au bord de la mer pour acheter une autre bouteille d’eau (elles m’avaient donc écoutée et buvaient davantage). Là, un téléviseur diffusait les nouvelles de Jérusalem. Ma fille s’est figée, puis elle a dit d’une voix ferme : « Ma mère est là-bas, chez “Sbarro” ! Il faut partir de toute urgence pour Jérusalem ! »
Je ne sais pas ce qu’elle a ressenti, ou plus exactement COMMENT elle a senti que j’étais précisément chez « Sbarro ». Arrivées à Jérusalem, les filles se sont précipitées au carrefour des rues de Jaffa et King George. Elles ont essayé de savoir s’il existait une liste des survivants de l’explosion, ont tenté d’obtenir la moindre information...
N’ayant rien appris, elles se sont dirigées à pas lents vers la Ta’hana Merkazit, essayant de patienter jusqu’à six heures. Moi aussi, je suis arrivée en avance, sentant qu’il me fallait être là à ce moment-là.
Je n’oublierai jamais ces retrouvailles...
Je pensais ne pas pouvoir écrire à ce sujet. Le temps a passé. Beaucoup de choses ont changé. Peu à peu, les images terrifiantes quittent mes rêves ; d’ailleurs, j’ai recommencé à dormir la nuit.
Mais je n’ai pas oublié. Et je ne veux pas oublier ! Il me faut seulement m’efforcer de vivre de façon à justifier la vie qui m’a été offerte une seconde fois, à être digne de ce cadeau...