Rav Simha Cohen
L’un des phénomènes sociologiques les plus répandus est la formation d’un lien de couple durable et exclusif entre un homme et une femme. Bien que beaucoup d’entre nous considèrent de tels engagements à long terme comme allant de soi, ce n’est en réalité pas le cas. L’une des motivations humaines les plus puissantes est le désir de vivre librement, sans restrictions ni entraves, sans contrainte d’aucune sorte. Pourtant, dans presque toutes les sociétés et toutes les cultures, il existe une conception communément admise de la vie familiale. Dans ce cadre, les époux limitent consciemment et pour toute leur vie leur liberté personnelle, renonçant dans une large mesure à leur confort et à leurs désirs égoïstes pour construire une famille ; ils « s’asservissent » en s’engageant à prendre soin de leur conjoint et de leurs enfants pendant de nombreuses années.
Pourquoi, malgré tout son désir d’indépendance, une personne s’enferme-t-elle dans le cadre assez contraignant de la vie familiale ?
En cherchant la réponse à cette question, nous découvrirons qu’une part non négligeable de nos actions est dictée par notre nature même, de sorte qu’il ne nous reste presque pas le choix de les accomplir ou non. Le Créateur du monde a placé en nous un instinct fondamental de conservation : Il a créé la sensation pénible de la faim et celle, agréable, de la satiété, pour que nous n’oubliions pas de « faire le plein » de notre corps. Il a placé en nous la sensation de fatigue, qui nous pousse à aller dormir et à laisser notre organisme se reposer. Il nous a donné un système de réflexes qui nous retient et nous éloigne de différents dangers, par exemple des objets très chauds ou des objets aiguisés et coupants. La peur, la libération d’adrénaline dans le sang face au danger, le dégoût pour les aliments moisis ou malodorants : tout cela nous aide à nous préserver.
La joie de la vie à deux et les souffrances de la solitude
De même que le Très-Haut nous pousse à préserver notre vie, Il nous oriente vers le mariage. À cette fin, Il a placé dans notre psychisme l’agréable sensation de se réveiller aux côtés d’une personne proche et aimante, ainsi que le sentiment opposé : le malaise d’une solitude prolongée.
Lequel de ces sentiments pousse davantage une personne à se marier ? La joie de la présence d’un proche ou la peur de la solitude ?
Il apparaît que, chez la plupart des personnes mariées, c’est surtout la crainte des souffrances de la solitude qui renforce et préserve le lien conjugal. Le désir d’être ensemble est secondaire. Lorsqu’on demande à quelqu’un : « Pourquoi es-tu marié ? », il répond généralement : « Nous avons des enfants en commun, un appartement en commun, je me suis habitué à vivre ainsi, la société condamne les divorces, etc. » Une telle réponse explique pourquoi cette personne ne divorce pas, mais pas pourquoi elle est mariée. Pourtant, lorsqu’on pose cette même question à quelqu’un qui est heureux dans sa vie familiale, il répond autrement : sa raison principale est le « désir d’être avec sa famille » ; il se sent bien et trouve agréable d’« être ensemble ».
Nous voyons que la plupart des gens se marient et préservent leur mariage non parce qu’ils veulent être mariés et liés à leur épouse ou à leur époux, mais surtout parce qu’ils ont peur de la solitude. Autrement dit, les souffrances de la solitude sont plus fortes que les joies de la vie à deux, et ce sont elles que l’on prend en compte plus que tout autre facteur. Nous retrouvons une dynamique semblable dans le domaine de l’alimentation. La souffrance causée par la faim est plus forte que l’agréable sensation de satiété. Quiconque examine plus en profondeur le rapport entre plaisir et souffrance arrivera inévitablement à la conclusion que le désir d’éviter la souffrance influence les décisions humaines bien davantage que la recherche du plaisir.
Comme nous l’avons déjà dit, le sentiment de solitude a pour fonction de pousser les personnes à créer des liens sociaux, et plus particulièrement avec un partenaire stable en vue du mariage.
En effet, de nombreux hommes et femmes célibataires vivent douloureusement la solitude et sont parfaitement conscients qu’elle est la principale raison de leur désir de se marier. Cependant, une fois qu’une personne a fondé une famille, le sentiment de solitude s’émousse et perd de sa force et de son influence, car il n’a en réalité aucune fonction dans la vie familiale. De même, la faim disparaît après un repas, puisqu’il n’est plus nécessaire de pousser la personne à chercher de la nourriture.
Bien que la sensation de faim ressemble à bien des égards au sentiment de solitude, il existe entre eux une différence fondamentale : alors qu’une personne se souvient parfaitement de la sensation pénible de faim qu’elle éprouvait avant de manger, puisqu’elle l’a ressentie tout récemment, une personne mariée oublie presque entièrement combien la solitude est difficile, car elle ne l’a plus vécue depuis longtemps. Par conséquent, lorsque des personnes rencontrent des difficultés dans leur vie familiale et hésitent entre préserver leur famille et mettre fin à leur mariage, elles tiennent bien sûr compte de la solitude qui suivra la séparation, mais ne lui accordent pas l’importance qu’elle mérite.