Rav Réouven Koukline
Que représente la beauté pour nous ? Que ressentons-nous lorsque ce mot est évoqué ?
L’un des qualificatifs les plus appropriés serait probablement la lumière. La beauté semble éclairer notre vie et nous met dans une humeur légère, agréable.
Partant de cette idée, essayons de comprendre un aspect de la Création du monde. Il est dit dans la Torah qu’au début de la Création, le monde était plongé dans le chaos et que le monde entier se trouvait dans l’obscurité. Les sages disent que la description du chaos primordial contient, à notre intention, une allusion à tous les exils ultérieurs. Ainsi, l’un des mots qui décrivent ce chaos est « ténèbres », et les sages ont vu dans cette notion une allusion à la Grèce.
Le Rambam écrit que, de même qu’un sage de la Torah se reconnaît à ses connaissances et à ses pensées, il peut également se reconnaître à ses actes. Ses actes ne diffèrent pas simplement de ceux des gens ordinaires : il est dit, bien plus, que le regard d’une personne éloignée de la Torah est à l’opposé de celui d’un sage de la Torah, et l’exemple de la Grèce le montre bien.
Rappelons-nous nos cours d’histoire du secondaire : aucune autre culture n’a exalté la beauté aussi haut que la Grèce antique ! Seule la Renaissance pourrait sans doute lui être comparée, mais même les figures de cette époque cherchaient avant tout à imiter la Grèce ! La célébration de la beauté à la manière des Grecs anciens est devenue, pour le monde entier, l’incarnation de l’harmonie et l’idéal du beau.
Comment se fait-il donc que, malgré tout cela, les sages comparent précisément aux ténèbres la Grèce, qui exaltait si haut le culte de la beauté ?!
Qu’est-ce donc que la beauté, au juste ?
À la fin du livre de Michlé figure une phrase que beaucoup connaissent : « chéker ha-'hen vé hével ha-yofi, icha yirat Hachem hi tithalal » — « le charme est mensonge et la beauté est vanité ; la femme qui craint D.ieu, c’est elle qui sera louée ». Aucune phrase du Tanakh n’a un sens superficiel, et cette phrase sur la véritable beauté ne fait pas exception. Examinons chaque mot séparément.
Chéker ha-'hen – « le charme est mensonge ». Le 'hen n’est pas la beauté classique, incontestable. Le 'hen est une beauté subjective, qui dépend du regard que l’on porte sur elle. Il est dit de la reine Esther qu’elle « matsa 'hen » — trouvait grâce aux yeux de son entourage. Pourtant, sa beauté n’est mentionnée nulle part. Bien plus, les midrachim disent qu’elle avait un teint très inhabituel ! Le 'hen semble nous rappeler quelque chose d’agréable et, par analogie, nous percevons la personne (ou la chose) comme tout à fait agréable. Nous avons l’habitude de voir une personne sourire lorsqu’elle a le cœur léger et qu’elle est de bonne humeur ; elle transmet cette énergie positive à son entourage, et nous voilà déjà en train de lui sourire en retour, spontanément. Nous ne pouvons pas savoir ce qui se passe réellement dans son âme, mais le simple fait qu’elle sourie suscite notre sympathie : cette personne nous semble agréable. Le mot 'hen s’emploie généralement dans l’expression « matsa 'hen bé-einav » — a trouvé grâce à ses yeux. Ainsi, le 'hen est une perception subjective, qui n’est pas nécessairement la même pour tout le monde.
Il existe aussi l’expression « 'hen makom al yochvav » — chaque lieu possède un charme particulier pour ceux qui y vivent. Objectivement, on peut trouver beaucoup d’autres endroits qui seraient meilleurs ; toutefois, si de chaleureux souvenirs nous lient à la ville de notre enfance ou au lieu où nous vivons (nous y avons notre famille, nos enfants, un bon travail et des voisins chaleureux), c’est précisément cet endroit qui sera, pour nous, le plus cher au monde.
Avec la notion de « yofi », les choses sont un peu plus simples : il s’agit d’une beauté objective, reconnue par la majorité, répondant à certains critères, et qui ne devient pas moins belle selon la personne qui la regarde.
Il n’y a pas de plus grand mensonge au monde que de prendre une notion et de la déformer jusqu’à la rendre contraire à sa vérité. On raconte que le rav Yé’hezkel Levenstein vint faire ses adieux à l’un des grands sages de la Torah. Beaucoup de personnes étaient présentes aux funérailles, et nombreuses étaient celles qui pleuraient. Le rav Levenstein rassembla toute sa volonté pour se retenir et ne pas pleurer. On lui demanda : pourquoi vous êtes-vous retenu ? Outre le fait que votre chagrin est parfaitement compréhensible, vos larmes auraient pu inciter beaucoup d’autres personnes au repentir ! Le rav Levenstein confia que, la veille, un grand malheur avait frappé sa famille : son petit-fils était décédé. « Si j’avais pleuré, mes larmes auraient aussi été versées pour mon petit-fils, et pas seulement pour le sage de la Torah. Or, rien n’est pire que des larmes mensongères ! »
Toute la publicité moderne repose sur le mensonge :
on nous montre une belle maison où vit une famille idéale avec de beaux enfants ; tous utilisent une certaine marque d’appareils, mangent certains aliments et roulent dans une certaine voiture. La prochaine fois que nous verrons ces appareils ou ces aliments en magasin, nous les associerons à cette belle maison et à cette famille exemplaire, et nous voudrons nous rattacher à elles en achetant le produit. Lorsque nous venons choisir une voiture chez un concessionnaire, nous sommes accueillis par des personnes souriantes, vêtues de costumes soignés, certaines portant même une cravate ; elles nous sourient sans cesse et nous témoignent leur sympathie de toutes les manières, uniquement pour nous faire acheter ce qui leur rapporte. Et nous voilà déjà tombés dans le piège de ce mensonge, persuadés que cet homme merveilleux pense réellement à mon bien ! Ce qui se passe en réalité, chacun de nous le comprend… C’est là le mensonge du charme, « chéker ha-'hen».
À propos de la beauté, il est dit : « hével ha-yofi ». Le mot hével est généralement traduit par « vanité », mais son sens véritable est « vapeur », c’est-à-dire quelque chose de temporaire, comme la vapeur.
« La femme qui craint D.ieu sera louée » : il semblerait donc que ni le charme ni la beauté n’aient aucune valeur, et que l’essentiel soit uniquement de craindre D.ieu ! Si tel est le cas, demande le Gaon de Vilna, pourquoi la Torah souligne-t-elle si souvent et avec tant d’insistance la beauté physique de nos matriarches — Sarah, Ra’hel et Rivka ? Le Gaon de Vilna explique que nous comprenons simplement mal les versets de l’Écriture : effectivement, en eux-mêmes, le charme et la beauté ne sont rien, ils sont tromperie et vide.
Mais si une femme est belle et que sa beauté prend racine dans sa crainte de D.ieu, alors cette femme sera louée, y compris pour sa beauté !
Le traité Berakhot raconte l’histoire d’un grand sage de la Torah, rabbi Yo’hanan. Lorsque son élève, rabbi Eliézer, tomba malade, rabbi Yo’hanan vint lui rendre visite.
Il faisait très sombre et, pour voir quelque chose, rabbi Yo’hanan retroussa les manches de sa chemise : son corps dégageait un tel rayonnement que toute la pièce s’illumina. Il vit alors rabbi Eliézer couché, en train de pleurer.
« Pourquoi pleures-tu ? lui demanda rabbi Yo’hanan. Peut-être pleures-tu parce que tu vas mourir si tôt, sans avoir eu le temps d’étudier suffisamment la Torah ? Ne pleure pas ! Nous avons appris que le Tout-Puissant accorde à chacun une récompense selon les efforts qu’il a consacrés à atteindre son but ! Tu n’as peut-être pas eu le temps de tout accomplir, mais tu t’es beaucoup appliqué et tu as consacré de grands efforts à l’étude de la Torah : tu recevras une grande récompense ! Ou peut-être pleures-tu parce que tu n’étais pas riche et que tu ne pouvais pas donner suffisamment de tsédaka ? Ne pleure pas pour cela, car tout le monde ne mérite pas “deux tables” : tu as étudié la Torah, et cela n’est pas donné à tout le monde ! »
Mais ce n’était pas pour cela que rabbi Eliézer pleurait : « Je pleure pour ta beauté, qui, dans 120 ans, sera livrée à la terre et aux vers. » Rabbi Yo’hanan répondit : « Dans ce cas, tu as raison », et ils se mirent à pleurer ensemble. L’âme de rabbi Yo’hanan était si élevée et si belle qu’elle avait influencé son corps : lui aussi était devenu beau et s’était élevé d’un degré, se rapprochant du spirituel. Et c’était pour le départ de ce monde d’une telle âme que les sages pleuraient…
Il est dit : « La sagesse de l’homme illuminera son visage. » En hébreu, le visage se dit « panim », du mot « pnim » — intérieur.
Le visage est la partie du corps humain qui reflète le monde intérieur, et ce n’est pas un hasard s’il existe le dicton « les yeux sont le miroir de l’âme ». Le Ram’hal explique dans le livre « Derekh Hachem » que l’âme n’est pas descendue de son plein gré dans ce monde matériel : il lui est étranger et désagréable. Le travail de l’âme dans notre monde consiste, en s’unissant à un corps matériel de chair et de sang, à élever en quelque sorte ce corps au-dessus de la matérialité par l’accomplissement des commandements, à le rapprocher du spirituel et, par là même, à s’élever elle-même à un niveau supérieur.
Nous rencontrons dans la Torah une autre mention de la beauté féminine, lorsqu’il est question de l’« échet yefat toar », une femme belle d’apparence.
Il s’agit du cas où, pendant une guerre, un soldat juif voit une étrangère qui lui plaît au point de vouloir l’épouser. La Torah n’interdit pas catégoriquement une telle union, mais impose certaines conditions. Premièrement, cette femme doit traverser une période de « quarantaine », en restant dans la maison sans en sortir pendant un mois. Deuxièmement, durant cette période, elle doit remplacer toutes ses belles tenues par des vêtements plus simples, se raser les cheveux (comme on le sait, les cheveux sont l’un des éléments les plus attrayants de la beauté féminine), ne pas se couper les ongles (ce qui signifie ne pas prendre soin d’elle-même) et pleurer ses parents.
À l’issue de ce mois, il convient de regarder cette femme d’un œil nouveau et de décider s’il vaut la peine de fonder une famille avec elle, ou s’il ne s’agissait que d’une impulsion passagère sous l’effet de son charme.
Il est dit autre chose de notre matriarche Sarah. Alors qu’elle descendait en Égypte avec Avraham, il lui dit : « Je sais maintenant que tu es belle », en hébreu « icha yefat maré».
La forme même du mot « femme » diffère : pour l’étrangère idolâtre, il est dit « échet », tandis que, pour Sarah, il est dit « icha ». En suivant les règles de la grammaire hébraïque, nous constatons que la forme « échet » n’est pas autonome, mais indique une appartenance à quelque chose. Il s’agit davantage d’un qualificatif que d’un nom. Ainsi, dans le cas de l’idolâtre, la notion de femme n’existe pas en elle-même. Ce que le soldat juif voit avant tout en elle, c’est sa beauté extérieure et passagère : ses cheveux, ses robes, ses bijoux. Son essence intérieure, son âme, n’a aucune importance.
Sarah était avant tout une personne, une femme, une créature parfaite du Créateur, et ensuite seulement une belle femme. L’âme de Sarah était si élevée que, disent nos sages, sa beauté, comparée à celle de toutes les autres femmes, était comme la beauté d’un être humain comparée à celle d’un singe.
La Torah veut que nous comprenions la différence entre ces formes de beauté et entre leurs origines : s’agit-il d’une beauté intérieure, dont la source est une âme élevée, ou d’une beauté uniquement extérieure, qui disparaîtra avec le maquillage ?
C’est précisément pour cette raison que la Torah ne se hâte pas d’autoriser l’union avec l’étrangère : il faut d’abord « effacer » tout son 'hen, son charme — elle doit quitter ses beaux vêtements et ses bijoux coûteux, se raser les cheveux et cesser de se couper les ongles. Après un mois de deuil pour ses parents, que restera-t-il de son yofi, de sa beauté extérieure ? Ne s’évaporera-t-elle pas, dès lors que les tenues ne la soutiennent plus ?
La Torah ne parle pas ainsi de Sarah. C’est précisément sur la route de l’Égypte qu’Abraham reconnaît à voix haute sa beauté. Car, même en voyage, sans pouvoir prendre soin d’elle comme à son habitude, Sarah n’était pas devenue moins belle, et Abraham le reconnut. De plus, ils descendaient en Égypte pour échapper à la famine et devaient avancer aussi vite que possible avec des moyens limités. Or, dans de telles conditions de voyage, les gens sont généralement fatigués et ne peuvent consacrer toutes leurs forces à se montrer agréables envers leur entourage. Sarah, elle, conservait à la fois son 'hen et son yofi, malgré tout, car ils venaient de l’intérieur et puisaient leur force dans le spirituel.
La Grèce tire son nom de Yavan qui, comme on le sait, était le fils de Yéfet, lequel symbolisait la beauté.
Nous voyons dans la Torah que, bien avant la formation de l’État grec antique, Yavan, la Grèce, avait été désigné comme le continuateur des traditions de la beauté. Mais cette beauté est soumise à une condition. Comme le dit Noé en bénissant ses enfants : « vé yichkon Yéfet bé ohalei Chem » : la beauté extérieure ne peut exister que comme expression de la beauté intérieure, en la mettant en valeur !
Dans la Michna, dans le traité Nédarim, on trouve l’histoire d’un jeune homme qui avait fait un néder (prononcé un vœu) de ne jamais épouser une certaine jeune fille. On tentait de le faire changer d’avis en attirant son attention sur les magnifiques qualités d’âme de cette jeune fille, mais il était impossible de le convaincre : « Elle n’est pas belle ! » Rabbi Ichmaël fit alors ceci : il ordonna qu’on soigne son apparence, qu’on la coiffe et qu’on lui donne des bijoux précieux, puis qu’on la présente au jeune homme.
« Alors, lui demanda rabbi Ichmaël, est-ce de cette jeune fille que tu parlais lorsque tu as fait le néder de ne jamais l’épouser ? » « Bien sûr que non, répondit le jeune homme, je ne savais pas qu’elle était si belle ! » Rabbi Ichmaël fondit en larmes : « Les filles d’Israël sont belles ! C’est la pauvreté qui les enlaidit… »
Une histoire étonnante : rabbi Yo'hanan pleurait, rabbi Éliézer pleurait, rabbi Ichmaël pleurait. De grands sages de la Torah pleuraient pour la beauté !
La raison des larmes de rabbi Ichmaël se comprend : lorsqu’une personne vit sans avoir conscience de sa véritable beauté, sans disposer du « cadre » approprié pour la mettre en valeur, elle se perçoit en conséquence et se comporte selon ce qu’elle ressent.
La beauté extérieure est précieuse à nos yeux parce qu’elle met en valeur la beauté spirituelle.
Mais lorsqu’on ne valorise chez une personne que le « cadre », son apparence, sans tenir compte du véritable « tableau », ses qualités d’âme ; lorsque le tableau n’a même pas, par rapport au cadre, la place d’un cadre, mais devient une chose inutile que l’on peut piétiner et jeter, il n’existe pas de plus grand mensonge.
Lorsque le Créateur créa notre monde, Il le regarda et dit : « zé tov méod ». Les sages enseignent que « tov », bien, désigne le yétser ha-tov, le bon penchant, tandis que « tov méod », très bien, désigne déjà le yétser ha-ra, le mauvais penchant. Toute chose dans le monde peut être orientée vers le bien comme vers le mal. Une mauvaise inclination telle que la gloutonnerie n’est que le sentiment de plaisir poussé à l’extrême, ce plaisir que le Tout-Puissant nous a donné pour que nous puissions bénir avec joie Ses dons. Nous avons faim et, en tenant par exemple une pomme dans la main, nous prenons conscience de combien elle nous manquait et remercions avec émotion le Tout-Puissant de satisfaire nos besoins.
Tout désir humain, et même toute convoitise, a à l’origine une raison divine : le Tout-Puissant l’a fait naître dans un certain but !
Plus une chose procure de plaisir à une personne, plus cette chose est importante. Mais les Grecs ont complètement dénaturé ce principe, en ne retenant que le plaisir lui-même et en écartant le but supérieur.
Dans le livre des Proverbes, il est dit : « Le juste mange pour rassasier son âme, mais le ventre des pécheurs n’est jamais assez rempli. » Le Gaon de Vilna commente ainsi ce passage : les pécheurs qui prennent plaisir à manger ne peuvent éprouver ce plaisir que tant qu’ils ont faim ; une fois leur estomac rempli, ils n’en éprouvent plus. Ils voudraient donc avoir un deuxième ventre pour se livrer sans cesse à la gloutonnerie, mais c’est impossible.
Le roi Salomon souligne ici la grande différence entre la manière de se nourrir des justes et celle des pécheurs : les justes mangent eux aussi et prennent eux aussi plaisir à la vue, à l’odeur et au goût des aliments. Mais, pour le juste, il s’agit avant tout d’un plaisir de l’âme, d’un moyen de créer les conditions permettant de s’émerveiller une nouvelle fois, sincèrement et avec émotion, de la générosité du Créateur et de Le remercier !
Le pécheur, lui, considère la nourriture comme une source de plaisir animal et concentre l’essentiel de ses efforts sur cette petite part, en continuant d’« appuyer sur le bouton du plaisir » jusqu’à satiété excessive.
Lorsque nous voyons qu’une chose créée par le Créateur pour réparer le monde, pour progresser vers la spiritualité, est utilisée au contraire pour détruire, il ne peut y avoir de plus grandes ténèbres.
Notre monde ressemble aux ténèbres, car tout y est dénaturé : là où se trouve un interdit, nous voyons un chemin vers le but, et là où se trouve notre véritable but, nous voyons des obstacles. Les Grecs ont pris l’une des choses les plus importantes qui nous aident à nous élever et à nous purifier, la beauté, et l’ont mise au service des instincts les plus bas, en n’en gardant que l’aspect superficiel. C’est là une immense dénaturation du monde, un grand mensonge. Voilà précisément pourquoi les sages ont qualifié la culture grecque de ténèbres : on ne distingue plus le bien du mal et tout est confondu. Qu’est-ce qui peut donc nous aider à trouver le bon chemin ? La Torah et les paroles des sages, qui sont pour nous comme une bougie éclairant les ténèbres.
Préparé par A. Chvalb.