Rav Chimchon Dovid Pinkous
Nous avons parlé de la valeur du silence, de la capacité à se retenir — et à se taire.
Mais il ne faut tout de même pas toujours se taire ? Comment savoir quand la loi de la Torah exige de répondre et quand elle exige de se taire ?
À ce sujet, la Guemara énonce une règle importante. On sait que le Talmud est rempli de débats entre les sages. Beth Chammaï et Beth Hillel. Abayé et Rava. Rabbi Yo’hanan et Rech Lakich. Et d’autres… Jusqu’à aujourd’hui, il est pratiquement impossible de trouver deux sages qui partagent le même avis sur toutes les lois de la Torah. Et c’est là toute la beauté de la sainte Torah.
Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Avant l’époque de Chammaï et de Hillel, la compréhension de la Torah était si claire qu’il n’y avait aucun débat !
Le premier débat est survenu entre Chammaï et Hillel au sujet de l’offrande du sacrifice de paix (korban chelamim) et du sacrifice d’holocauste (korban ola) pendant les fêtes. (Beth Chammaï estimait que l’on n’offrait pas de sacrifice d’holocauste pendant les fêtes, mais que l’on offrait le sacrifice de paix, sans imposition des mains. Beth Hillel estimait que l’on pouvait offrir les deux sacrifices pendant les fêtes, avec imposition des mains).
La Guemara raconte (Beitsa, 20b) : « Un disciple de Hillel a amené dans la cour du Temple une offrande d’holocauste, avec l’intention de lui imposer les mains. Un disciple de Chammaï l’a vu et lui a dit : “Qu’est-ce que cette imposition des mains ?” [“Tu veux imposer les mains contrairement à l’avis de Chammaï ?” — Rachi]. Il lui a répondu : “Qu’est-ce que ce silence ?” [“Tu aurais dû te taire, et tu ne te tais pas ?” — Rachi]. Il l’a réprimandé, le réduisant au silence, puis a poursuivi son chemin. »
La Guemara poursuit : « Abayé a dit : “Nous apprenons de là qu’un sage de la Torah, lorsqu’il entend un reproche de son compagnon, n’en dit pas davantage en réponse que ce qu’il a entendu. On lui a dit : ‘Qu’est-ce que cette imposition des mains ?’, et il a répondu : ‘Qu’est-ce que ce silence ?’” »
C’est une règle importante. Il arrive que l’on ne puisse pas rester sans réagir, mais la réaction peut prendre différentes formes.
Si quelqu’un m’a causé du tort, je peux réagir à son acte précis, ou laisser libre cours à mes mauvais traits de caractère.
Il y a en l’homme beaucoup de colère et beaucoup de rage, mais, comme il s’efforce d’être poli, il ne peut pas se mettre en colère et crier sans cesse. Il attend une occasion propice pour se laisser aller, rompre le « barrage » de la politesse et déverser toute la colère accumulée en lui.
La bonne réaction est celle qui est proportionnée à l’acte en question.
À une offense de deux mètres doit correspondre une réaction de deux mètres. Si, en réponse à une offense insignifiante, vous accusez son auteur de toutes les fautes imaginables, en reprenant toute l’histoire des offenses qu’il vous a infligées au cours des dernières années, rien ne peut justifier une telle réaction. Une personne qui réagit ainsi doit, au prix d’un travail ardu, acquérir la vertu du silence.
C’est ce qu’explique la Guemara. Les disciples de Chammaï demandaient : « Qu’est-ce que cette imposition des mains ? » Les disciples de Hillel auraient pu répondre : « Sachez que vous détruisez le peuple juif avec vos débats, et cela dure depuis plusieurs années déjà… », puis continuer longtemps sur le même ton. Mais ils ont seulement dit : « Qu’est-ce que ce silence ? », en mesurant précisément leur réaction pour qu’elle corresponde à l’offense subie.
C’est à ce sujet qu’Abayé a dit que leur réaction était celle d’un sage de la Torah : elle est permise, et même prescrite. Mais si la réaction à une offense ouvre la porte à la colère accumulée et aux mauvais traits de caractère, alors il vaut mieux se taire. C’est la règle que nous ont enseignée nos sages, de mémoire bénie.
Il est parfois permis de réagir, mais de manière à ce que notre réaction ne devienne pas un « générateur » de mauvais traits de caractère et reste proportionnée à l’offense subie.
Par exemple, une femme demande à son mari d’acheter, sur le chemin du retour du kollel, un sachet de lait dont leur bébé a besoin. Vu l’importance de cette tâche, elle le lui rappelle trois fois avant qu’il ne quitte la maison. Et voilà qu’il rentre chez lui : il s’avère qu’il a oublié d’acheter le lait. À présent, les magasins sont fermés et elle devra en demander à une voisine. Et ce n’est pas la première fois que cela arrive. Hier et avant-hier, c’était la même chose. Il y a vraiment de quoi perdre son calme !
Imaginons sa réaction. Le voilà qui entre à la maison les mains vides. Il n’y a pas de lait.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? – J’ai oublié… – Pourquoi as-tu oublié ? – Eh bien, j’ai bavardé avec quelqu’un et je n’ai pas fait attention…
Réfléchissons : doit-elle se taire, ou lui est-il tout de même permis de réagir ? Sa réaction doit être conforme à ce que nous enseigne la Guemara. Si elle peut se limiter à dire : « Mais pourquoi n’as-tu pas acheté le lait ? Tu sais pourtant que notre enfant en a besoin, c’est très important. Essaie de ne pas oublier la prochaine fois, s’il te plaît », autrement dit, mesurer sa réaction pour qu’elle soit proportionnée à l’acte — deux mètres de réaction pour deux mètres d’offense —, alors elle peut, et doit même, réagir.
Mais s’il rentre sans lait et qu’elle se jette sur lui : « Tu oublies toujours ! », puis commence à lui retracer toute la chronologie de ses oublis, en rappelant au passage d’autres offenses qu’il lui a infligées au cours des dernières années : « Depuis que je te connais, tu ne penses jamais à moi… », et que lui aussi a des choses à dire… Dans ce cas, il ne s’agit pas d’une réaction à un acte précis. Jusqu’alors, un barrage retenait simplement la colère accumulée en elle ; cet incident avec le lait a rompu le barrage, et tout s’est déversé. Ce n’est pas une réaction, mais une manifestation de mauvais traits de caractère.
Cette règle s’applique aux relations conjugales, mais aussi à l’éducation des enfants.
Quand un enfant casse une vitre, devons-nous réagir ? Bien sûr que oui. Mais s’il nous est prescrit de réagir, pourquoi nos réactions causent-elles tant de problèmes ? Voici la réponse. Nos sages, de mémoire bénie, enseignent que « les paroles qui viennent du cœur pénètrent dans le cœur ». Et la manière dont elles sortent du cœur influe sur la manière dont elles sont reçues. Quand un père réagit de façon disproportionnée, l’enfant reçoit sa colère et les autres mauvais traits de caractère accumulés en lui, qui ont trouvé une issue lorsque la vitre cassée a rompu le barrage. Et si, chaque jour, l’irritation accumulée se déverse sur l’enfant, cela entraîne des conséquences terribles.
Ce n’est que lorsqu’une personne sait mesurer précisément sa réaction pour qu’elle corresponde à la faute de l’enfant qu’il lui est permis, et même prescrit, de réagir.
Mais si une personne sent qu’elle bouillonne et que, dès qu’elle ouvrira la bouche, toute la colère accumulée se déversera, alors elle doit fermer sa bouche à double tour !
C’est à ce sujet que le Gaon de Vilna dit : « Pour chaque instant où une personne ferme ses lèvres, elle mérite une lumière suprême cachée, que ni les anges ni aucune autre créature ne peuvent concevoir. »
Ce que l’homme peut faire de plus grand, c’est se taire, manifestant ainsi un attribut du Très-Haut, en faisant entendre « la voix d’un silence ténu » — le cri du silence.
Traduction de Kh. Berman