Nechama Cheli

Que dirai-je à Papa ?

« Quel luxe ! se disait reb Zalman, stupéfait devant le décor de la maison de son hôte accueillant, reb William, célèbre millionnaire et philanthrope italien, connu pour sa générosité et son grand cœur. Je n'ai jamais rien vu de tel de ma vie ! » Reb Zalman était récemment arrivé de Jérusalem pour récolter de l'ar…

Léa Gitl Choukhman

Que dirai-je à Papa ?

« Quel luxe ! se disait reb Zalman, stupéfait devant le décor de la maison de son hôte accueillant, reb William, célèbre millionnaire et philanthrope italien, connu pour sa générosité et son grand cœur. Je n'ai jamais rien vu de tel de ma vie ! » Reb Zalman était récemment arrivé de Jérusalem pour recueillir des fonds destinés à soutenir sa yéchiva. On lui avait donné cette adresse sur place, en ajoutant que le philanthrope était aussi une personnalité intéressante qui méritait d'être connue. Et le décor frappait réellement l'imagination : des lustres de cristal suspendus au plafond illuminaient l'immense salon de milliers de petits feux, les murs étaient ornés de tableaux originaux des peintres les plus célèbres, le sol était couvert de coûteux tapis persans... Par sa magnificence, la table à laquelle reb Zalman était assis rivalisait avec la pièce : tous les couverts étaient en or pur, les assiettes en porcelaine japonaise d'une extrême finesse, et les mets délicats... Chez reb Zalman, on ne trouvait rien de tel  même pour tous les Chabbats et toutes les fêtes réunis.

En même temps, le maître de maison était très chaleureux et s'adressait à ses nombreux invités avec simplicité et le sourire. On voyait qu'ils lui étaient plus chers que les œuvres d'art qui décoraient la maison. Il accepta aussitôt d'aider reb Zalman à recueillir des fonds et l'invita par la même occasion à séjourner chez lui tant qu'il serait à Milan.

Le regard de reb Zalman continuait d’errer dans la pièce et s’arrêta sur une immense armoire vitrée, remplie d’objets en argent et en or de toutes sortes : de belles coupes de kiddouch, des hanoukkiot étincelantes, des boîtes à aromates aux ornements ajourés… Et soudain, au milieu de tout ce luxe, il remarqua… des débris de bouteille ! Et pas d’une bouteille en cristal : de simples morceaux de verre un peu sales, qui, de toute évidence, ne se trouvaient pas là par hasard, mais avaient été soigneusement déposés par une main attentionnée.

Reb Zalman ne put contenir sa curiosité et demanda :

— Cher reb William, que signifient ces débris de bouteille dans votre vitrine ?

— Ah, ça ? fit le millionnaire en souriant. Je dois la vie à ces débris ! Ma vie spirituelle, du moins…

À ces mots, tous les invités interrompirent leurs conversations et regardèrent leur hôte avec étonnement.

—  Oui, ils ont toute une histoire, dit reb William, et je vais vous la raconter. Aujourd’hui, vous voyez en moi un homme fortuné,  qui s’occupe de ses affaires tout en consacrant du temps à l’étude de la Torah. Mais je n’ai pas toujours été ainsi…

À dix-huit ans, j’étudiais à la yéchiva et j’y prenais un immense plaisir. Mes maîtres disaient que j’avais aussi de grandes aptitudes pour l’étude. J’étais persuadé que ma vie continuerait ainsi, Rachi et les Tossafot emplissant mon âme sans laisser de place aux plaisirs éphémères de ce monde. Mais le Tout-Puissant voulut me mettre à l’épreuve. Mon grand-père, qui vivait à Milan et possédait une grande entreprise, commença à se sentir mal, et mes parents m’envoyèrent auprès de lui pour l’aider dans ses affaires. Peu à peu, je me familiarisai avec l’entreprise ; des idées me vinrent pour l’améliorer et la développer, et je me mis à les réaliser avec toute l’énergie de ma jeunesse. Notre clientèle s’élargit et notre entreprise commença à toucher de nouveaux milieux. Mon grand-père était très satisfait de moi. De mon côté, je m’efforçais de lui témoigner le plus grand respect et de veiller à tous ses besoins. Malheureusement, sa santé ne cessait de décliner et, quelques années plus tard, il nous quitta. Mes parents souhaitaient que je revienne, mais je ne pouvais déjà plus abandonner mes affaires. Je m’y plongeai entièrement. Les transactions se succédaient, mon compte en banque ne cessait de grossir, et moi… J’étais très occupé. Au point de ne parfois même plus trouver le temps de prier avec un minyan. Il m’arrivait même de ne pas avoir le temps de prier du tout, et je me consolais en me disant : « Demain, c’est sûr, je rattraperai tout ! »

Mais ce lendemain n’arrivait jamais : il cédait la place à un autre lendemain, au fil duquel j’abandonnais peu à peu une mitsva après l’autre.

Sans la main ferme de mon grand-père, qui, tout occupé qu’il était par ses affaires, ne s’autorisait — et ne m’autorisait — jamais la moindre concession dans l’observance des mitsvot, je glissais toujours plus bas. La chute fut rapide et imperceptible. Quelque temps plus tard, je me mariai, et ma famille était tout à fait « moderne », pratiquement dépourvue de signes de judéité. Mais sur le plan matériel, je réussissais très bien, et j’étais fort satisfait de moi-même et de ma vie.

Un jour, je marchais dans la rue après avoir conclu une affaire particulièrement fructueuse, savourant l’air glacial de Milan. Soudain, j’aperçus un petit groupe d’enfants pauvres rassemblés autour de l’un de leurs camarades. Assis à même le sol sale, il pleurait à chaudes larmes. Je décidai de m’approcher pour savoir ce qui se passait.  En arrivant près de lui, je vis à côté de l’enfant une immense flaque d’huile dans laquelle baignaient des débris de bouteille.

— Que vais-je dire à papa ? Que vais-je dire à papa ?! sanglotait le garçon.

— Que s’est-il passé, mon petit ? Pourquoi pleures-tu ? demandai-je.

Il leva les yeux vers moi et, d’abord intimidé par mon apparence, ne put prononcer un mot. Mais peu à peu, voyant que je voulais vraiment l’aider, il se mit à raconter d’une voix entrecoupée :

— Ce soir, c’est Hanoucca… Et nous avons très peu d’argent… Mais mon papa aime beaucoup les mitsvot de Hanoucca… Depuis Hanoucca dernier, il mettait de côté une pièce après l’autre pour avoir assez d’argent pour une bouteille d’huile d’olive pure et allumer les lumières de Hanoucca précisément avec de l’huile d’olive. Parce que c’est la meilleure façon d’accomplir cette mitsva ! Aujourd’hui, il m’a donné l’argent et m’a demandé d’acheter une bouteille d’huile. Papa m’a bien recommandé de tenir la bouteille avec précaution et de rentrer directement à la maison, sans jouer en chemin. Mais moi… j’ai décidé de jouer juste un tout petit peu avec mes amis, puis de rentrer. Et voilà… la bouteille s’est cassée. Et nous n’avons pas d’argent pour en acheter une autre… Que vais-je dire à papa maintenant ???

Et ses sanglots reprirent de plus belle.

Eh bien, ce problème était des plus faciles à résoudre. Je rassurai le garçon, l’emmenai dans la boutique la plus proche et lui achetai une grande bouteille d’huile d’olive de la meilleure qualité.

— Merci, monsieur ! dit-il avec un sourire radieux. Que le Tout-Puissant vous bénisse ! Joyeuse fête de Hanoucca ! Et il courut joyeusement vers sa maison, veillant cette fois à y apporter son précieux chargement intact.

Je poursuivis mon chemin avec l’agréable sentiment d’avoir fait une bonne action. Mais assez vite, ma bonne humeur fit place à l’inquiétude.  Les paroles du garçon continuaient de résonner à mes oreilles.  « Que vais-je dire à papa ? Que vais-je dire à papa ??? »

« Et moi, que dirai-je à Papa ? pensai-je soudain. Que dirai-je, oui, que dirai-je à mon Père céleste dans 120 ans, lorsque je retournerai auprès de Lui ? Quelle excuse pourrai-je donner ? Dirai-je que moi aussi, je me suis laissé absorber par le jeu — le jeu des affaires, le jeu des faux brillants de ce monde éphémère…  Pourquoi n’ai-je pas préservé le trésor qui m’avait été confié : mon âme… »

Cet instant fut pour moi un moment de vérité. Je revins lentement sur mes pas, ramassai les débris de bouteille, puis entrai dans la même boutique et achetai, cette fois pour moi, une hanoukkia, des godets pour les lumières et une grande bouteille d’huile d’olive. Le soir même, sous les regards curieux de mes enfants, j’allumai la première lumière de Hanoucca.

Le chemin du retour vers Papa ne fut pas facile, mais je parvins à le parcourir. Conscient que d’autres épreuves pourraient encore me faire oublier l’essentiel, à D.ieu ne plaise, j’ai conservé ces débris pour qu’ils me rappellent toujours le jour où je devrai rendre des comptes à mon Père… Vous voyez donc, reb Zalman, c’est  l’objet le plus précieux de ma maison…

Traduction de L. G. Choukhman