Nechama Cheli

Tout dépend de la capacité à se taire

Il est un point très important que soulignait le ‘Hafets ‘Haïm. Il est dit : « [Trop] purs sont Tes yeux pour voir le mal » (Habacuc, 1:13)... Le Très-Haut fait comme s’Il ne remarquait pas les péchés commis par le peuple juif. Abraham le Lui avait demandé, et Il avait accepté. Les péchés, en eux-mêmes, ne devraient pas parvenir au Très…

Rav Chimchon Dovid Pinkous

Tout dépend de la capacité à se taire

Il est un point très important que soulignait le ‘Hafets ‘Haïm. Il est dit : « [Trop] purs sont Tes yeux pour voir le mal » (Habacuc, 1:13)... Le Très-Haut fait comme s’Il ne remarquait pas les péchés commis par le peuple juif. Abraham le Lui avait demandé, et Il avait accepté.

Les péchés, en eux-mêmes, ne devraient pas parvenir au Très-Haut, comme il est dit : « Le mal ne peut séjourner auprès de Toi » (Téhilim, 5:5). Le Très-Haut semble dire : « Je Me détourne, Je ne veux pas connaître vos méfaits. »

Mais le fait est que le Très-Haut a créé l’homme « à Son image et à Sa ressemblance », en lui accordant des capacités qui Lui sont propres.

Chaque parole prononcée par l’homme se présente devant le Créateur.

Le ‘Hafets ‘Haïm dit : « Imaginez que les Juifs ne médisent jamais. Ils pourraient alors, que le Très-Haut ait pitié, transgresser tous les commandements de la Torah, et le Très-Haut ne réagirait pas : il n’y aurait pas d’exil, ni les lourdes épreuves et les souffrances que nous devons endurer. Dès que quelqu’un médit, ses paroles parviennent au Très-Haut, et Il ne peut alors s’empêcher de réagir ! »

Expliquons cela. Lorsqu’un malheur survient, à D.ieu ne plaise, lorsque quelqu’un tombe malade, les causes peuvent être nombreuses : il ne s’agit pas nécessairement de médisance. Mais sans la médisance, le péché commis ne parviendrait tout simplement pas au Très-Haut, et le châtiment ne suivrait pas. La médisance est l’accusateur qui rapporte au Très-Haut les péchés du peuple juif.

Aucun châtiment, aucun tourment, aucune souffrance, pas même le moindre désagrément, n’est sans lien avec la médisance. Et ce n’est pas un châtiment pour la médisance : celle-ci est simplement le « fournisseur » qui livre les péchés au Très-Haut.

Les Juifs peuvent commettre des milliers de péchés, mais ces péchés ne peuvent parvenir au Très-Haut que par un minuscule orifice : la bouche d’un Juif. Si cet orifice est fermé, rien ne peut passer ! Cela ressemble à un entonnoir dont l’ouverture supérieure est très large et l’orifice inférieur très étroit. On peut verser beaucoup de liquide dans l’entonnoir, mais si l’orifice du bas est bouché, tout restera dans l’entonnoir. Notre bouche est ce petit orifice ! Elle n’est pas nécessairement la cause de nos malheurs, mais c’est elle qui permet au contenu de l’entonnoir de pénétrer dans la bouteille.

Et le travail principal du mauvais penchant consiste à empêcher cet orifice de se boucher. Tu ne veux pas pécher dans ce domaine ? Très bien, ne le fais pas. Tu pécheras dans un autre. L’essentiel est que le passage reste ouvert.

Et cette capacité à se taire renferme la force des 613 commandements.

Tout y est concentré, car nos bonnes actions et les commandements que nous avons accomplis parviennent eux aussi aux Cieux par les paroles que prononce notre bouche. Et il est si difficile de se taire. Une femme, dans le cercle familial, est prête à faire toutes les concessions possibles, pourvu qu’elle puisse dire : « Sache que je t’ai fait cette concession ! » Au moins cela ! Mais se taire… Elle sent qu’elle n’en est pas capable ! Et pourtant, elle doit comprendre que le silence, c’est tout !

« Qui est comme Toi parmi ceux qui se taisent, Éternel ! »

Au fond, cette capacité extraordinaire, la capacité à se taire, est directement liée au Très-Haut. C’est l’un de Ses attributs.

Il n’est pas facile de dire une chose pareille, mais sachez que, pour parler de façon imagée, le Très-Haut a du mal à se taire.

Nos sages disent ainsi (Guittin, 56b) : « Abba ‘Hanan dit : “Qui est fort comme Toi, Très-Haut”. Qui est comme Toi, fort et ferme, car Tu entends les blasphèmes et les injures du méchant et Tu Te tais. Dans la maison d’étude de Rabbi Ichmaël, on a dit : “Qui est comme Toi parmi les élim [dieux], Éternel [ne lis pas élim, mais ilmim — ceux qui se taisent]”. Qui est comme Toi parmi ceux qui se taisent. »

À l’heure où Titus est entré dans le Saint des saints et en a transpercé le voile, à l’heure où les nazis, que leur nom soit maudit, brûlaient les Juifs, nous implorions le Très-Haut, car on tuait Ses fils bien-aimés, car, pour parler de façon imagée, Il ressent la douleur de chaque Juif. S’Il n’avait pas gardé le silence à ce moment-là, s’Il avait réagi, nous n’aurions pas pu atteindre ce merveilleux but appelé « les jours du Machia’h ».

Nous demandons en effet : « Réjouis-nous à la mesure des jours où Tu nous as fait souffrir, des années où nous n’avons vu que des malheurs » (Téhilim, 90:15). Imaginez que le Machia’h soit venu il y a deux mille ans. Combien de joie, de lumière et de plaisir y aurait-il eu durant ces deux mille ans ? On connaît les paroles du Ram’hal (« Derekh Ets ‘Haïm ») : toute cette joie, qui se serait étalée sur deux mille ans, se trouve dans les trésors du Très-Haut et, lorsque le Machia’h viendra, elle se déversera tout entière, d’un seul coup, en un instant. Israël connaîtra alors une joie sans précédent.

Toutes les années d’exil se concentreront en un instant de joie sans précédent, et cet instant durera éternellement !

Et cette joie future n’est possible qu’à condition que le Très-Haut, béni soit-Il, garde le silence ! Car lorsque les Juifs sont sortis d’Égypte et se tenaient au bord de Yam Souf, ils ont vu, par prophétie, quel bien était issu de leurs souffrances en Égypte, combien ils avaient gagné grâce au silence du Très-Haut. Ils se sont écriés : « Qui est comme Toi parmi les dieux (élim), Éternel ! », ce que nos sages, de mémoire bénie, ont interprété ainsi : « Qui est comme Toi parmi ceux qui se taisent (ilmim), Éternel ! » Maître du monde, comment as-Tu donc pu Te taire ?!

Le prophète Élie dit : « Et voici que l’Éternel passe. Un vent grand et puissant se leva, déchirant les montagnes et brisant les rochers devant l’Éternel. L’Éternel n’est pas dans le vent. Après le vent, un tremblement de terre. L’Éternel n’est pas dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, un feu. L’Éternel n’est pas dans le feu. Et après le feu, la voix d’un silence ténu » (Melakhim I, 19:11-12). La voix d’un silence ténu, le cri du silence, le cri de celui qui se tait : c’est le Très-Haut !

Là où est le silence, là est le Très-Haut !

Tous les bons traits de caractère qui nous sont prescrits sont inscrits dans la Torah en un seul verset : « Tu marcheras dans Ses voies » (Devarim, 28:9). « Comme Il est miséricordieux, sois toi aussi miséricordieux… » Lorsque le Très-Haut Se révèle au prophète, Il Se révèle dans le cri du silence, dans le fait de Se taire. C’est ce qu’Il attend aussi de nous : « Rabbi Yits’hak a dit : “Quel est le métier de l’homme en ce monde ? Se rendre semblable à un muet” » (‘Houlin, 89a). Et il faut apprendre ce métier, apprendre à se taire.

Dans notre génération, on parle tant de l’interdit de la médisance, en cherchant à déterminer ce que l’on peut dire et ce que l’on ne peut pas dire. Et, une fois que l’on a conclu qu’il est permis de parler de quelqu’un, on parle et on parle…

Mais ce n’est pas ce qui nous est demandé. Ce qui nous est demandé, c’est de nous taire !

Traduction de Mme Kh. Berman