Bassia Tsiboukmakher
Le Très-Haut nous a bénis, ma femme et moi, en nous donnant un foyer plein de rires d'enfants. Voir nos merveilleux garçons et filles, les regarder grandir, nous réjouir de leurs grandes et petites réussites — de quoi d'autre peut-on rêver ? Bien sûr, avoir beaucoup d'enfants signifiait aussi pour nous beaucoup de dépenses, mais nous y étions préparés et, au fil des ans, nous avons appris à maîtriser notre budget. Bien plus, dès les préparatifs de la bar-mitsva de notre fils aîné, ma femme et moi avons commencé à réfléchir à la manière de constituer une dot convenable à chacun de nos enfants. Je me suis renseigné, j'ai consulté des personnes compétentes et, peu à peu, un plan plus ou moins précis s'est dessiné : nous avons décidé de rejoindre les rangs des propriétaires immobiliers. Nous avons décidé d'acheter une maison qui conviendrait, de la diviser en plusieurs appartements, de louer chacun séparément et d'en tirer des revenus.
Shekel après shekel, nos économies augmentaient, et nous avons décidé de consacrer la totalité de la somme réunie à l'apport initial. Un prêt hypothécaire pouvait couvrir la somme manquante, et nous espérions le rembourser grâce aux paiements des locataires.
Lorsque je m'apprêtais à acheter quelque chose de plus important que les provisions pour Chabbat, par exemple un nouveau lave-linge, je préparais cet achat minutieusement : je rassemblais des informations, comparais les modèles et me renseignais sur les prix dans plusieurs magasins… Et, bien entendu, lorsque le projet d'acheter une maison s'est profilé à l'horizon — même s'il ne s'agissait que d'une petite maison en banlieue —, je n'avais absolument pas l'intention d'agir au hasard. J'ai étudié le marché dans ses moindres détails, consulté de nombreux experts immobiliers et lu beaucoup de documents sur le sujet. Je n'avais aucune envie de voir partir en fumée l'argent que j'avais économisé au prix de tant d'efforts.
Avec l'aide de D.ieu, on m'a proposé une offre avantageuse : une maison assez spacieuse dans une ville prometteuse, dont la communauté grandissait, et le prix me convenait tout à fait. La maison était en vente depuis assez longtemps, mais, en raison du prix initialement élevé, les acheteurs potentiels ne se présentaient toujours pas. Les vendeurs devaient cependant régler de toute urgence une échéance pour leur nouveau logement et avaient commencé à baisser progressivement le prix. Au moment où j'ai découvert cette maison, son prix aurait pu se résumer en ces mots : « Moins cher, ce serait gratuit. »
Aussi avantageuse que fût l'affaire, après avoir fait le bilan de toutes nos finances, ma femme et moi avons constaté que nous ne pourrions absolument pas réaliser notre projet seuls. J'ai proposé à l'un de mes camarades du kollel de s'associer avec moi — il se trouvait dans une situation à peu près semblable à la mienne —, et il m'a promis d'y réfléchir. Cela signifiait qu'il allait, à son tour, consulter des experts, demander conseil à des amis et étudier le marché immobilier. Quoi qu'il en soit, une semaine plus tard, mon camarade a accepté : on lui avait également dit que cet achat constituerait un excellent investissement et devrait, avec le temps, procurer un revenu stable à sa famille qui s'agrandissait.
Comme je l'ai déjà dit, l'achat de quoi que ce soit dépassant quelques centaines de shekels avait toujours été pour moi un grand événement. Vous pouvez imaginer avec quelle émotion nous nous rendions au cabinet de l'avocat pour signer le contrat ! L'achat de la maison n'était pas simplement un grand événement : c'était quelque chose d'absolument unique dans la vie de notre famille, et j'étais si fébrile que j'en avais même un léger vertige. Il y avait de quoi : toutes nos économies allaient passer dans cette maison et, en outre, nous nous engagions à rembourser un prêt pendant de longues années. Le fait de partager les dépenses à parts égales avec mon camarade me rassurait un peu, et même l'idée que nous partagerions aussi les bénéfices en deux ne pouvait diminuer ma joie.
Une fois les formalités juridiques réglées, nous sommes passés à la partie pratique. Après avoir examiné les différentes possibilités, nous avons décidé de diviser la maison en deux appartements distincts — comme c'était le cas dans le plan initial du bâtiment, avant que les derniers propriétaires ne décident de les réunir. En outre, du point de vue des propriétaires immobiliers, cette solution était plus avantageuse : louer deux appartements distincts signifiait toucher un tiers de bénéfices en plus !
Pour la question architecturale, j'ai décidé de m'adresser à mon frère. Il connaissait bien l'architecture et la construction, et habitait dans la petite ville où nous avions acheté la maison. Je lui ai simplement demandé de trouver un moment pour aller voir la maison afin de me donner un avis d'expert sur la meilleure manière de la diviser. J'ai compris que je m'étais adressé à la bonne personne lorsque mon frère m'a appelé avec une bonne nouvelle : pour les travaux, nous n'avions pas besoin de payer les services coûteux d'un architecte et d'un concepteur. Nous pouvions plutôt embaucher des ouvriers du bâtiment indépendants, qui seraient parfaitement capables d'effectuer le travail ; cela réduirait à son tour d'au moins un tiers le coût de la transformation. Les vacances d'été approchaient, et nous avons décidé de ne pas perdre de temps et d'achever les travaux en un mois et demi, à condition que mon frère soit le chef de chantier.
« Nombreuses sont les pensées dans le cœur de l'homme… », mais la vie est loin de toujours se dérouler comme nous le prévoyons. Après deux jours de travail, mon frère m'a annoncé qu'il s'était un peu trompé dans ses calculs. Les canalisations de la maison étaient pourries et, pour les remplacer, il faudrait aussi refaire les sols et une partie des murs. « Je vois que le coût des travaux ne cesse d'augmenter et que, de plus, cela me prend davantage de temps — bien plus que ce que j'étais initialement prêt à consacrer à ce projet », a déclaré mon frère dès la première semaine du chantier. « Vous n'avez pas les moyens de me payer pour un travail aussi compliqué. » De fait, il nous annonçait sans détour qu'il démissionnait et nous laissait tout le chantier sur les bras.
Nous n'avions pas beaucoup de temps pour réfléchir, et il a fallu prendre les choses en main. Bientôt, nous étions plongés à corps perdu dans les lames de plancher, les matériaux isolants, les pierres de parement et les câbles électriques. L'argent partait bien plus vite que nous ne l'avions prévu. Comme nous n'avions pas le choix, nous avons décidé de consacrer toutes nos forces et tous nos moyens à faire en sorte que le chantier ne s'interrompe pas un seul jour et soit achevé à temps.
Enfin, avec l'aide de D.ieu, le jour est arrivé où tout était prêt : les murs étaient montés, les tuyaux ne fuyaient pas et l'électricité fonctionnait. Nous avons invité un spécialiste de l'immobilier à venir voir nos travaux et à évaluer le montant des loyers que nous pouvions demander pour les appartements. Compte tenu de ses années d'expérience sur le marché, nous ne pouvions que nous réjouir de sa conclusion : nous avions fait une très bonne affaire, et le prix qu'il nous proposait de fixer pour les appartements correspondait tout à fait à nos attentes. En prenant congé, il nous a assuré que ce quartier était de plus en plus recherché et qu'il ne pensait pas que les appartements resteraient vides ne serait-ce qu'un seul jour. Vous pouvez imaginer quelle merveilleuse musique ses paroles étaient pour nos oreilles après toutes les péripéties de la rénovation et de la transformation. Nous étions convaincus que les appartements se loueraient comme des petits pains et que toutes les difficultés étaient derrière nous.
Dès les premiers jours, nous avons signé un contrat. La famille qui s'installait dans l'appartement paraissait fiable, sincère et honnête, et nous étions convaincus que des personnes de ce genre feraient d'excellents locataires. Mais notre joie était prématurée : tirant parti d'une formulation imprécise du contrat, ces locataires qui nous semblaient si fiables sont partis, nous laissant une pile de factures impayées et des chances infimes de les faire payer. Notre contrat s'était révélé n'être qu'un bout de papier inutile.
Pendant que cette histoire se déroulait avec le premier appartement, nous nous rassurions en pensant qu'au moins le second nous apporterait un revenu stable, qui nous aiderait à payer les échéances du prêt. Mais, là aussi, une déception nous attendait. Nous avions décidé que les nouveaux immigrants ne nous tromperaient certainement pas. Pourtant, nous nous sommes encore trompés. Nos locataires, que nous croyions inexpérimentés, ont justement profité de notre inexpérience. Ils n'avaient même pas l'intention de payer !
C'étaient des jours de rudes épreuves. Un appartement vide nous semblait être un cadeau du destin en comparaison d'un appartement occupé par des gens qui refusaient effrontément de payer le loyer et ne voulaient pas être expulsés. Nous courions des avocats aux agents immobiliers et aux guemakhim locaux, signant des reconnaissances de dette pour des emprunts toujours plus nombreux, indispensables pour payer les échéances de notre prêt bancaire.
Que fait tout Juif pratiquant lorsque le malheur le frappe ? Nous avons commencé à accorder une attention particulière au ‘hechbon néfech : nous réfléchissions à nos actes, recherchions toutes les occasions de nous corriger, consacrions davantage de temps à l'étude de la Torah, travaillions sur nous-mêmes et nous efforcions de donner davantage de tsédaka. Nous essayions de ne laisser passer aucune occasion de trouver grâce aux yeux du Créateur…
Ainsi ont passé les semaines, puis les mois. L'été touchait à sa fin, et nous étions au seuil des Jours du Jugement. Un jour, au milieu du mois d'Eloul, je me livrais à l'examen de conscience qui m'était devenu habituel ces derniers temps, en me remémorant les événements de l'année écoulée et notre débâcle financière. Soudain, cela m'a inspiré une idée entièrement nouvelle : nous aurions peut-être dû payer mon frère pour les deux journées complètes de travail qu'il avait consacrées à notre maison pendant les vacances ! Peut-être nous gardait-il de la rancune, et était-ce la raison pour laquelle nous n'arrivions pas à mériter la bénédiction !
J'ai aussitôt appelé mon camarade, avec qui je m'étais si longtemps acharné à résoudre cette énigme, et lui ai fait part de mes réflexions. Mais il m'a immédiatement objecté : « On dirait que tu as oublié le cadeau de grande valeur que tu as offert à ton frère juste après son départ du projet ? » « Bien sûr que je m'en souviens, ai-je répondu. Je peux même te dire dans quel guemakh j'ai emprunté l'argent pour acheter ce cadeau. » En réalité, mon camarade était surpris par mon hypothèse : « Tu penses vraiment qu'il nous garde de la rancune ? » « À vrai dire, non, cela n'en a pas l'air. Nos relations ne se sont nullement dégradées, nous avons déjà dansé ensemble à de nombreux mariages depuis, et, de plus, je n'ai rien entendu de négatif ni de sa part ni de la part d'un tiers. »
Je comprenais que mes propos étaient totalement illogiques, mais le dessein du Créateur obéit-il à la logique ? Le ‘hechbon néfech quotidien m'avait appris à me fier à mes sentiments et, à cet instant, j'étais presque certain que mon examen de conscience m'aidait à avancer dans la bonne direction pour éliminer la cause de tous nos échecs. Je continuais à insister : « Souviens-toi, ai-je dit à mon camarade, de tout l'argent que nous avons perdu ces six derniers mois ! Et cela sans compter les annonces publicitaires, nos frais de déplacement, les honoraires des avocats et les remboursements du prêt ! » « …Sans compter la perte d'un temps inestimable et toute l'énergie nerveuse que nous y avons laissée ! », a renchéri mon camarade.
Mon frère a été plus que surpris de me voir arriver chez lui avec une proposition aussi inattendue. « Alors, c'est ce que tu penses de moi ! Que je garde de la rancune ? » Il a souri à ma protestation et a catégoriquement refusé d'accepter l'enveloppe contenant son salaire pour deux journées de travail. Mais je n'étais pas moins inflexible et, en le regardant au fond des yeux, j'ai vu que son refus ne faisait que masquer un malaise intérieur. J'ai eu l'impression que lui aussi estimait que cet argent lui était dû pour son travail. Il s'attendait à être rémunéré et, inconsciemment, il était déçu, avant tout de nous, car, en fin de compte, nous avions déçu ses espoirs.
« Prends cet argent et utilise-le pour une bonne action, ai-je dit. Nous avons décidé que c'était la chose à faire, sans même en discuter. S'il te plaît, ne songe même pas à refuser ! » J'ai décidé d'en rester là. En réalité, je voulais lui rappeler qu'il n'existe pas de mitsva qui consiste à entretenir une rancune ou une déception. Pour mon associé et moi, tout aurait été beaucoup plus simple si mon frère avait immédiatement clarifié la situation et exprimé son point de vue. Quel dommage que nous soyons restés dans l'ignorance pendant tout ce temps !
Cela ressemble à un miracle, mais la semaine même où j'ai payé mon frère pour son travail, nous avons réussi à signer un contrat avantageux à long terme pour l'appartement vide ! Et, une semaine plus tard, nous avons appris que les squatteurs de notre second appartement avaient décidé de cesser de nous faire souffrir et de partir, et que nous pouvions donc le louer lui aussi. Nous devions sans cesse nous rappeler que tout ce qui nous arrivait n'était pas un rêve, mais une magnifique réalité. Nous ne nous étions pas limités au minimum exigé par la loi : nous avions décidé d'aller plus loin pour établir la paix et l'amour. L'obstacle avait été levé et la récompense n'avait pas tardé, mesure pour mesure, venant de la grande et généreuse main du Très-Haut.
Traduction – A. Chvalb.
La version anglaise du récit a été aimablement fournie par l'organisation « Michmeret ha-Chalom », dont l'activité est consacrée à l'étude des mitsvot relatives à la pureté de la parole et aux relations entre les personnes.