Nechama Cheli

Une bougie à Auschwitz

Chers amis ! Je voudrais partager avec vous un récit que j’ai entendu il y a environ cinq ans et auquel je repense depuis à chaque Hanoucca. Malheureusement, je ne me souviens pas des détails ; si quelqu’un les connaît plus précisément, notamment le nom du narrateur et du rav dont il est question, je serais heureuse d’avoir ces précisions. C’est le récit d’un Ju…

Léa Gitl Choukhman

Une bougie à Auschwitz

Chers amis !

Je voudrais partager avec vous un récit que j’ai entendu il y a environ cinq ans et auquel je repense depuis à chaque Hanoucca. Malheureusement, je ne me souviens pas des détails ; si quelqu’un les connaît plus précisément, notamment le nom du narrateur et du rav dont il est question, je serais heureuse d’avoir ces précisions.

C’est le récit d’un Juif qui a traversé la Shoah — et qui est resté juif.

« Comme tant d’autres, je me suis retrouvé dans le lieu le plus effroyable sur terre à cette époque : Auschwitz. L’objectif principal était de survivre. Simplement rester en vie. Pour cela, les gens étaient prêts à tout : trahir, tuer…

Depuis longtemps déjà, avant même la guerre, des doutes sur la foi avaient commencé à naître en moi. Et après ce que j’ai vu ici, ils se sont encore renforcés. D.ieu existe-t-Il seulement, si les êtres humains ont cessé d’être humains et se comportent plus mal que des bêtes sauvages ?

L’un des spectacles les plus terrifiants dont je me souvienne était la distribution de margarine. Une fois par semaine, un SS venait dans notre baraque et distribuait de petits cubes de margarine. Mais comment s’y prenait-il ? En fasciste. En cherchant à en tirer le plus de plaisir possible. Les gens se rassemblaient et s’approchaient de lui, et il jetait simplement les morceaux dans la foule. Une terrible mêlée commençait. Les gens se battaient, se frappaient jusqu’au sang pour obtenir ce petit morceau de margarine. Ils perdaient complètement toute apparence humaine. Et l’Allemand restait là, un large sourire narquois aux lèvres, comme pour dire : voilà la preuve que les Juifs sont des êtres de seconde catégorie. Qu’ils ne sont même pas des êtres humains. Puis il jetait un autre morceau, puis encore un autre… Tout recommençait. Les chanceux qui parvenaient à obtenir cette margarine avalaient aussitôt leur butin ou s’enfuyaient dans un coin pour le savourer seuls… On pouvait les comprendre : parfois, un tel morceau de margarine sauvait une vie. Mais je n’y participais pas. Je préférais me contenter de croûtes sèches de pain moisi, tout en conservant au moins une goutte de dignité humaine.

À part moi, il y avait une autre personne qui ne participait jamais à ces bagarres. C’était un rav. C’était un homme extraordinaire. Si tous les autres étaient déjà tombés au-dessous du niveau humain, lui se situait bien au-dessus. Tout aussi maigre et épuisé que les autres, il trouvait toujours la force de sourire à l’un, de soutenir l’autre par une parole bienveillante, de caresser la main d’un troisième. S’il voyait que quelqu’un était en train de mourir de faim, il partageait sans hésiter avec lui sa minuscule ration de pain. Quelques miettes par jour semblaient lui suffire. Lorsque tous les autres, après un dur travail, s’effondraient d’épuisement et s’endormaient, il s’asseyait et se mettait à étudier d’une voix à peine audible, pour ne pas déranger les autres. Quand je lui demandais parfois ce qui lui donnait la force de vivre comme en dehors de cette réalité terrifiante, à l’encontre de toutes les lois de la nature, il répondait chaque fois : “La Torah, mon garçon, seulement la Torah. Seulement la foi que D.ieu est avec moi et ne m’abandonnera jamais…” Grâce à lui, je tenais encore tant bien que mal. S’il existe de tels anges sous des traits humains, c’est qu’il y a vraiment quelque chose dans la Torah.  C’est donc que D.ieu existe vraiment. Sinon, de tels hommes n’existeraient tout simplement pas…

Un jour, la porte de la baraque s’est ouverte et un SS est entré, un paquet de margarine à la main. Comme d’habitude, il affichait son ignoble sourire narquois, savourant à l’avance le “spectacle” qui l’attendait. Tout le monde s’est levé et s’est massé autour de lui. Pour ma part, comme d’habitude, je me suis éloigné afin de ne pas me retrouver, au moins, à proximité des bras et des jambes qui s’agitaient.

Et soudain… je n’en ai pas cru mes yeux : le rav était lui aussi dans la foule ! Lorsque l’Allemand s’est mis à jeter ces morceaux, il s’est précipité comme tous les autres, essayant d’en attraper un. Je me suis détourné, incapable de regarder cela. J’ai senti que le monde s’effondrait. Ainsi, l’être humain n’était en réalité qu’un animal, et tout l’héroïsme du rav n’avait été qu’une représentation. Et voilà qu’il quittait maintenant la scène et montrait ce qu’il avait réellement au fond de lui. Si même le rav était devenu prisonnier de ses instincts animaux, il n’y avait plus de raison de vivre.

Pendant ce temps, le SS avait terminé son divertissement hebdomadaire et était parti. Les gens ont commencé à regagner lentement leurs places, en gémissant et en soupirant. Couvert de coups et de sang, le rav s’est tenu au centre de la baraque, le morceau de margarine tant convoité entre les mains.

— Mes chers frères juifs ! a-t-il dit d’une voix tremblante. Aujourd’hui, c’est le premier jour de Hanoucca ! Allumons une bougie… »