Nechama Cheli

Une goutte de bonté – Comment transformer la Rigueur en Miséricorde ?

« Ils regardèrent et virent : une caravane d’Ismaélites venait de Galaad. Leurs chameaux étaient chargés d’aromates, de baume et d’encens » (Béréchit, 37:25). « Pourquoi la Torah mentionne-t-elle ce dont ils étaient chargés ? Pour montrer la récompense des justes. Car les Arabes transportaient habituellement du pétrole et de l’itran [une huile à l’odeur très désagréable], qui…

Rav Yaakov Galinski

Une goutte de bonté – Comment transformer la Rigueur en Miséricorde ?
« Ils regardèrent et virent : une caravane d’Ismaélites venait de Galaad. Leurs chameaux étaient chargés d’aromates, de baume et d’encens » (Béréchit, 37:25).

« Pourquoi la Torah mentionne-t-elle ce dont ils étaient chargés ? Pour montrer la récompense des justes. Car les Arabes transportaient habituellement du pétrole et de l’itran [une huile à l’odeur très désagréable], qui sentaient mauvais, alors que Yossef tomba sur une caravane transportant des aromates, afin que la mauvaise odeur ne lui nuise pas » (Rachi).

Yossef était le plus jeune fils, on pourrait dire un prince ; sur l’ordre de son père, il part prendre des nouvelles de ses frères — et voilà que son monde s’effondre littéralement. Ils veulent le tuer, le jettent dans une fosse pleine de serpents et de scorpions ; il sanglote et les supplie d’avoir pitié, mais ils l’ignorent… Puis ils lui retirent sa tunique particulière, le vendent comme esclave et lui font jurer qu’il ne reviendra pas chez son père et ne fera pas savoir qu’il est vivant. Il est, en réalité, condamné à l’esclavage à vie et à l’exil à vie…

Que lui importe ce dont la caravane est chargée ? Comment comprendre cela ?

Comme toujours, expliquons-le par une histoire. Mon beau-père, le Rav Haïm Binyamin Brod, un juste, était un hassid de Breslev. Il mettait en pratique, par son propre exemple, les paroles de son maître, Rabbi Nahman : « C’est une grande mitsva d’être toujours dans la joie et de s’efforcer de toutes ses forces d’écarter la tristesse et l’abattement. » Comme il refusait de travailler le Chabbat, il ne pouvait pas trouver de travail en Russie soviétique. Pas de travail : sa famille souffrait de la faim. Pourtant, il demeurait dans la joie. Mais il lui fallait tout de même gagner sa vie. Il décida de s’installer avec sa famille à Moscou. Peut-être pourrait-il, dans cette grande ville, trouver au moins un travail quelconque qui lui permettrait d’observer le Chabbat. Arrivé à Moscou, il se mit à parcourir différents endroits et à demander aux gens où il pourrait se faire embaucher. Ses questions éveillèrent les soupçons des tchékistes, qui l’arrêtèrent. Ils l’envoyèrent dans l’endroit le plus terrifiant de l’époque : la Loubianka. Cela se passa un vendredi matin. Le samedi, il fut convoqué pour un interrogatoire, et l’enquêteur comprit assez vite qu’il avait devant lui un pauvre Juif venu s’installer là et qui ne cherchait qu’un emploi. Il n’avait absolument aucun lien avec les espions. L’enquêteur s’excusa et lui dit qu’il le relâchait, à condition qu’il signe le procès-verbal de l’interrogatoire.

Le Rav Haïm répondit qu’il ne signait pas le Chabbat. Quoi ? Des lubies religieuses — dans une prison soviétique ? Les cris ne servirent à rien, les menaces non plus. « Ramenez-le dans sa cellule ! hurla l’enquêteur hors de lui. Qu’il y reste jusqu’à ce qu’il cède ! »

On le ramena dans sa cellule, et lui… se mit à danser !

Pourquoi dansait-il ? Parce qu’il s’était dit : je me suis sûrement retrouvé en prison à cause de mes péchés, il aurait donc mieux valu ne pas pécher et ne pas être puni. Mais maintenant, je suis en prison uniquement parce que j’observe le Chabbat ! Alors il faut se réjouir !

Le gardien ne comprenait pas non plus : « Pourquoi danses-tu ? »

« Mais comprends donc, expliqua le Rav Haïm, je suis venu à Moscou pour gagner de l’argent. Et pourquoi a-t-on besoin d’argent ? Pour avoir du pain et un toit au-dessus de la tête. Eh bien, ici, j’ai du pain et un couchage, sans travailler du tout. Comment ne pas me réjouir ? »

« Et quand accepteras-tu de sortir ? » demanda le gardien.

« Ce soir, quand trois étoiles apparaîtront dans le ciel, alors moi aussi je sortirai, et je danserai cette fois avec la lune… »

C’est bien ce qui se passa : le soir, le gardien vint, lui fit signer le procès-verbal et le libéra. Le voilà libéré, mais que faire ? Continuer à errer ?

Que faire ? Prier, bien sûr. Il pria et reprit sa recherche d’emploi. Il était l’un des dizaines de milliers de personnes qui s’étaient alors installées à Moscou. Et peut-être le seul qui n’était pas prêt à travailler le Chabbat. Il trouva finalement un emploi dans une usine, pour un salaire dérisoire : gardien de nuit. Mais pour lui, c’était un cadeau : on lui avait donné une petite pièce chauffée, où il devait rester chaque nuit pour monter la garde. En réalité, il n’avait rien à faire. Il pouvait donc prier tranquillement, réciter le « Tikoun Hatsot », étudier et s’isoler avec le Tout-Puissant autant qu’il le souhaitait ! Et sa famille vivrait de ce minuscule salaire ! Comme il était heureux !

Il racontait cela avec tant de vivacité et citait le commentaire de Rabbi Nahman sur ces mots : « Je louerai mon D.ieu tant que j’existerai encore. » Quand les malheurs surviennent, il faut se réjouir de ce qui est « encore » là : un rayon de soleil, une petite consolation. Comme il est dit : « Dans l’étroitesse (la détresse), Tu m’as donné de l’espace » : même au cœur du malheur, le Tout-Puissant, béni soit-Il, nous donne de l’espace. Car si une personne regarde les bienfaits du Tout-Puissant, elle verra que, même au moment où le Tout-Puissant semble lui envoyer un malheur, Il lui donne de l’espace au sein même de ce malheur et accroît Sa miséricorde envers cette personne. Autrement dit, outre le fait que nous attendons que le Tout-Puissant, béni soit-Il, nous délivre bientôt de tous les malheurs et nous comble de bienfaits, Il nous donne de l’espace au sein même du malheur.

Et alors, si au milieu de notre malheur, dans des circonstances difficiles, nous voyons le bien et le hessed, nous transformons l’attribut de rigueur en attribut de hessed, et nous faisons en sorte que les mots « dans l’étroitesse, Tu m’as donné de l’espace » deviennent réellement vrais.

Et en effet, pour mon beau-père, le malheur se transforma en « espace » : il montait la garde toute la nuit dans sa petite pièce, y étudiait et priait, et sa garde se terminait le matin. Il allait réciter la prière du matin, puis il disposait de toute sa journée. Il parcourait la ville à la recherche de Juifs comme lui, arrivés dans la capitale et cherchant un endroit où passer la nuit. En attendant qu’ils trouvent à s’installer, il les accueillait dans sa petite pièce de l’usine. Ils venaient avec leur nourriture et leurs livres : l’un apportait le Pentateuque, l’autre la Michna, et un troisième avait même une Guemara. Ils étudiaient, mangeaient et buvaient. Ainsi, dans l’enceinte d’une usine d’État à Moscou, un beth hamidrach vit le jour…

C’est un conseil qui aide dans toute situation difficile, dans tout malheur.

Comme Yossef a souffert lorsqu’il a compris que ses frères voulaient le tuer, puis quand ils l’ont vendu comme esclave ! Il avait perdu sa liberté, avait été arraché à la maison de son père ; il était, comme on dit, « tombé d’un toit élevé dans une fosse profonde ». Son monde entier s’était effondré : un malheur, on ne pouvait imaginer pire !

Et voilà qu’on le fait monter sur un chameau qui transporte… des aromates ! Une étincelle de lumière dans l’obscurité. Le hessed du Tout-Puissant.

Quand Yossef a discerné ce hessed et en a remercié le Tout-Puissant, l’attribut de rigueur s’est transformé en attribut de hessed, et il a été vendu à un haut fonctionnaire. Le Tout-Puissant était avec lui et, dans tout ce qu’il faisait, le Tout-Puissant l’aidait à réussir. Puis il est devenu le responsable de toute la maison et, plus tard, lorsqu’il s’est retrouvé en prison, le responsable des détenus ; de la prison, il est arrivé auprès du roi, le pharaon.

Ainsi, en trouvant une goutte de bonté, il a entièrement orienté vers le bien l’attitude du Tout-Puissant à son égard.

C’est à ce propos qu’il a été dit : « Quiconque partage sa peine avec le Tout-Puissant voit sa récompense doublée » (Berakhot, 63a). En hébreu, à la place du Nom du Tout-Puissant, on emploie l’expression « Chem Chamaïm » (le Nom des Cieux), que nos Sages interprètent comme « ech vé-maïm » (le feu et l’eau). Le feu, c’est l’attribut de rigueur. Mais si une personne regarde attentivement et y trouve de « l’eau », l’attribut de bonté, elle fait basculer l’attitude à son égard vers le bien, et les portes de l’abondance s’ouvrent pour elle deux fois plus largement !