Nechama Cheli

Une leçon de confiance, de soutien et de patience

Dans l’article précédent, nous avons parlé des compliments et du soutien. Aujourd’hui, nous évoquerons l’effet étonnant que les compliments, le soutien et la confiance peuvent avoir sur un enfant dans une situation apparemment désespérée. Nous recevons aujourd’hui la rabbanite Munk. Elle a été enseignante pendant de nombreuses années, puis directrice d’école. L’école avait…

Rabbanite Rivka Munk

Une leçon de confiance, de soutien et de patience

Dans l’article précédent, nous avons parlé des compliments et du soutien. Aujourd’hui, nous évoquerons l’effet étonnant que les compliments, le soutien et la confiance peuvent avoir sur un enfant dans une situation apparemment désespérée.

Nous recevons aujourd’hui la rabbanite Munk. Elle a été enseignante pendant de nombreuses années, puis directrice d’école. L’école avait une excellente équipe, mais il arrivait malgré tout que le comportement d’une élève les désespère, au point de ne plus savoir quoi tenter. Pourtant, grâce aux compliments, au soutien et à la confiance, la maman réussissait à aider sa fille à sortir de cette situation et à corriger son comportement. Parfois, l’enfant reste extérieurement indifférent, mais beaucoup de choses changent en lui. On peut comparer cela à une plante : nous ne voyons encore rien à la surface, mais, dans la terre, la graine a déjà germé ; lorsque l’arbre aura grandi, on verra en lui l’effet des engrais, des nutriments que nous avons apportés au sol. Même si nous avons l’impression de parler à un mur, si nous disons les choses justes, si nous parlons « au cœur » de l’enfant, nos paroles seront entendues.

[Le texte qui suit est raconté par la rabbanite Rivka Munk.] Tout d’abord, je voudrais dire combien il est émouvant de voir des femmes russophones assister à un cours. Mon grand-père, le rav Moché-Aharon Reznik, était appelé der Tsaritsyner rov. C’était un homme très respecté, le rabbin de la ville de Tsaritsyne (Volgograd). Tous ceux qui l’avaient connu témoignaient qu’il était un homme extraordinaire ; les gens étaient fiers de le connaître. L’une de ses qualités remarquables était de savoir féliciter, encourager et trouver les mots justes pour soutenir chacun.

[Repères historiques. Le rav Moché-Aharon Reznik-Epstein (1874-1957), gaon et tsadik, était l’un des représentants connus du mouvement du moussar et un élève du Saba de Kelm. Il étudia dans les yéchivot de Telz et de Kelm, fut membre des conseils rabbiniques de plusieurs villes de Lituanie, puis devint rabbin de la ville de Tsaritsyne (plus tard Stalingrad, puis Volgograd). Il monta en Terre d’Israël en 1919.]

Je me souviens que, lorsque j’apprenais l’« alef-bet », puis la lecture, c’était parfois difficile, mais je savais que mes efforts me vaudraient de nombreux compliments de mon grand-père.

C’est pourquoi je m’investissais dans mes études. Il venait souvent chez nous. Je me souviens de son manteau et de son chapeau particuliers, ceux d’un rabbin, de sa posture droite, de sa longue barbe, de ses yeux bienveillants et lumineux. Ma grand-mère est morte tôt et mon grand-père s’est retrouvé seul. Mais sa bonté ne l’a jamais quitté.

Il était impossible de ne pas l’aimer lorsqu’on le connaissait de près. Quand il alla, avec un groupe de rabbins, demander que les yéchivot ne soient pas fermées, voici ce qu’il dit : « Mon fils a actuellement 12 ans et il étudie au Talmud Torah. Allez-vous vraiment le priver d’études ? Vous pensez qu’il ira jouer au football ? Laissez au moins les Talmud Torah ouverts ! » Et la fermeture des Talmudé Torah fut reportée de deux ans. Il était impossible de lui refuser quoi que ce soit : une telle dérekh érets (une conduite conforme aux voies de la Torah) imprégnait chacun de ses gestes et chacune de ses paroles.

Il faisait partie des premiers élèves de la yéchiva de Kelm. Dans les yéchivot, il était d’usage que les élèves plus « anciens » accueillent les nouveaux et leur montrent où se trouvaient les choses, où aller et à qui s’adresser. Comme il était parmi les premiers élèves, lui aussi prenait souvent les nouveaux arrivants « sous son aile ». L’un de ces nouveaux élèves était le rav Éliahou Lopian, aujourd’hui très connu. Mon grand-père l’aida et prit soin de lui à la yéchiva. Après son installation en Israël (le rav Lopian arriva en 1950), il devint machguia’h de la yéchiva de Kaménets. Le rav Lopian venait souvent rendre visite à mon grand-père, et mon frère, qui était alors élève de yéchiva, invitait ses amis pour qu’ils entendent directement ces récits, qui comportaient aussi des enseignements d’éthique juive (moussar). À cette époque, tout élève de yéchiva savait qui était le rav Éli Lopian, et nous l’aimions beaucoup.

Un jour, mon grand-père était chez nous parce que sa seconde épouse était hospitalisée, et le rav Éli Lopian vint lui rendre visite à la maison. Il connaissait également mes parents. Le rav appela mon petit frère, qui avait alors 2,5 ans et portait encore les cheveux longs (on ne coupe pas les cheveux des garçons avant trois ans) : « Viens ici recevoir une bénédiction de reb Éli Lopian. » Il posa sa main sur la tête du garçon, directement sur ses boucles dorées, et dit : « Zé hakatan gadol yihyé » — « Ce petit sera grand », c’est-à-dire qu’il deviendrait un grand homme. Maman dit : « Amen. » Mon petit frère se mit à danser et à battre des mains, bien qu’il n’ait pas compris un seul mot. Il courut chez les voisins et leur raconta que le rav Éliahou Lopian l’avait béni en disant : « Zé hakatan gadol yihyé ». Mon frère a maintenant un peu plus de soixante ans, mais il s’en souvient. Et moi aussi, je m’en souviens comme si c’était hier.

En pensant à mes racines, je suis d’autant plus heureuse de voir des femmes venues de Russie qui assistent à des cours de Torah, écoutent les paroles de la Torah et font renaître un judaïsme fondé sur la Torah.

Notre sujet d’aujourd’hui est le compliment, l’idoud. On m’a demandé de raconter comment je l’ai utilisé dans mon travail éducatif.

Lorsque j’étais en dernière année du séminaire, des personnes sont venues nous voir au début de l’année et nous ont parlé de leur magnifique initiative. À cette époque, le Néguev était véritablement un désert : d’ici à Beer-Sheva, il n’y avait que quelques localités. Puis, soudain, de nombreux nouveaux immigrants ont commencé à arriver. Un bateau venait du Maroc ; ses passagers ont été installés dans le Néguev, dans un « village pour les Marocains » distinct. Un autre bateau venait de Hongrie, et ses passagers ont été installés dans le Néguev, dans un village pour les Hongrois. Les Yéménites, dans un village pour les Yéménites. Ainsi, le Néguev s’est peu à peu peuplé de petits villages, un par bateau. Les personnes venues nous voir nous ont expliqué que de jeunes familles ayant beaucoup de petits enfants avaient été installées dans un nouveau village appelé Tifrah, à 20 km de Beer-Sheva. Les enfants avaient au plus 12 ans. On avait trouvé un rebbe pour les garçons, mais il n’y avait pas d’enseignante pour les filles. Pour commencer, il leur fallait deux jeunes filles qui accepteraient d’aller enseigner dans ce village. Je suis devenue l’une de ces deux jeunes filles.

Nous partions pour Tifrah en autobus à 5:15 du matin et rentrions le soir : entre ces deux horaires, il n’y avait aucune liaison avec Tifrah. Cet autobus allait à Beer-Sheva et passait par Tifrah en chemin. Le trajet était très long et éprouvant. La chaussée n’était pas goudronnée, si bien que l’autobus cahotait sans arrêt. Il faisait très chaud à l’intérieur : il n’y avait pas de climatisation, alors nous ouvrions les fenêtres. Mais le vent du désert s’engouffrait par les fenêtres en apportant du sable. On ne pouvait plus respirer. Nous les refermions, et la chaleur revenait. Chaque jour, quelqu’un vomissait (pardonnez-moi le mot) dans l’autobus, et nous arrivions sans voix pour enseigner. Le temps que s’écoulent ces quelques heures de route… Notre directeur, le rav Schindler, nous a conseillé, puisque nous arrivions sans voix, de ne faire faire que des exercices écrits ces jours-là. Finalement, nous avons cessé de faire le trajet chaque jour et nous avons passé toute la semaine à Tifrah, ne rentrant chez nous que pour Chabbat.

À Tifrah même, que beaucoup connaissent aujourd’hui, il n’y avait alors pas même de maisons : on y trouvait des caravanes, sortes de petits logements mobiles, dont les toits étaient en mauvais état ; les souris sautaient souvent du toit à l’intérieur. Il n’y avait pas de toilettes dans les caravanes : il fallait sortir, parfois aller assez loin. Le sol était entièrement couvert de petits cailloux qui entrent dans les chaussures.

C’est là que j’ai eu le privilège d’enseigner. J’étais très jeune.

À cette époque, on ne veillait pas autant à l’âge des enfants entrant en première année d’école : j’ai commencé ma scolarité à 5,5 ans. J’étais parmi les plus jeunes de ma classe. Je n’avais aucune expérience solide de l’enseignement. C’est au premier directeur de l’école de filles de Tifrah que je dois d’avoir agi correctement dans de nombreuses situations, sans commettre d’erreurs fatales. Il s’est avéré que mon directeur avait autrefois étudié avec mon père à Hébron. Il dirigeait à la fois le Talmud Torah et l’école de filles. J’ai beaucoup appris de lui : comment me comporter avec les élèves, comment remarquer les choses importantes. Il nous donnait de très précieux conseils, mais nous apprenions aussi directement en observant son comportement dans différentes situations.

Voici, par exemple, un épisode qui le concerne. On nous avait demandé, à nous les enseignantes, de nous réunir au sujet de la remise des bulletins de notes du trimestre. Le directeur, le rav Schindler, assistait à la réunion. À Tifrah, les maisons-caravanes étaient très éloignées les unes des autres. Par la fenêtre de l’école, nous voyons alors un garçon approcher au loin. Comme les maisons étaient très espacées, pendant le temps qu’il mit à venir, toutes les enseignantes et le directeur eurent le temps de l’observer. Plus il s’approche, plus nous voyons distinctement ses mains trembler. Il entre dans l’école et dit qu’il doit voir le directeur. Celui-ci remarque que le garçon est terriblement effrayé par quelque chose. Il commence la conversation sans entrer d’emblée dans le vif du sujet : « Chalom ! Tu as fait un si long chemin. Tout d’abord, tu vas recevoir un verre d’eau ! »

Nous avons appris plus tard que ce garçon était très turbulent. Il se comportait mal pendant le cours, et le mélamed avait menacé de l’envoyer chez le directeur s’il ne s’arrêtait pas : là-bas, il passerait un mauvais moment.

Visiblement, le garçon était terrifié à l’idée de ce que le directeur allait lui faire ; c’est pourquoi il avait tremblé pendant tout le trajet, au point que nous l’avions remarqué de loin.

Le garçon prit le verre d’eau dans ses mains et prononça à haute voix la bénédiction Chéhakol : « …par la parole de Qui tout est venu à l’existence. » Nous avons tous répondu : « Amen. » Le directeur s’exclama avec admiration : « Bravo ! Quelle belle bénédiction ! C’est admirable ! Puisque tu sais si bien prononcer une bénédiction, tu peux devenir un grand sage de la Torah ! Mais si l’on se souvient de toi comme d’un garnement, tu auras honte plus tard. Il faut cesser de te comporter ainsi, il faut commencer à grandir. » Ce fut toute la « punition » reçue par ce garçon, qui avait eu le temps d’imaginer le châtiment le plus terrible de la part du directeur. La femme du directeur emmena le garçon pour l’apaiser complètement et, avant son départ, le directeur lui dit au revoir : « Alors, nous attendons de tes nouvelles ! Que tu as commencé à grandir et à devenir un sage ! » Le garçon répondit joyeusement : « Oui, oui ! » et repartit en sautillant.

C’est à travers l’exemple vivant de notre directeur que j’ai appris cette manière d’éduquer : par les compliments et le soutien. Et de tels exemples étaient nombreux.

J’ai commencé à enseigner à Tifrah il y a 61 ans. J’avais 17,5 ans. Le Tifrah d’alors ressemblait à la lettre « chin » : trois rues réunies par une même rue. Sur celle-ci se trouvaient l’école, la synagogue et une petite épicerie. À Tifrah, comme dans les autres localités, il n’y avait à l’époque aucun magasin de fournitures scolaires. Pour acheter un crayon, par exemple, il fallait aller à Beer-Sheva. Le conseil régional du Néguev nous fournissait toutes les fournitures scolaires pour l’année entière, en fonction du nombre d’élèves. Si les enfants avaient besoin de cahiers, de crayons à papier, de gommes ou de taille-crayons, tout était acheté de manière centralisée et conservé dans une armoire dans chaque classe. La craie des enseignantes, blanche et de couleur, se trouvait également dans cette armoire. Toutes ces choses coûtaient très cher, et les gens n’avaient pas d’argent à dépenser en plus. Si une fille gaspillait les pages de son cahier pour des bêtises, on ne lui en donnait pas un nouveau, et ses parents étaient obligés d’aller en acheter un à Beer-Sheva. Quand j’ouvrais l’armoire où étaient entreposées les fournitures, les filles regardaient derrière mon dos et s’émerveillaient : « Oh, tous ces cahiers ! Un véritable trésor ! Et tous ces crayons ! » Bien entendu, c’était l’enseignante qui avait la clé.

L’une des élèves de ma classe s’est révélée être… une voleuse.

Elle attendait que tout le monde sorte pour la récréation et pouvait prendre un crayon dans le sac d’une camarade, un cahier dans celui d’une autre. Les filles se disputaient, puis elles ont compris qui volait. Cette élève, elle, n’arrivait pas à s’arrêter : les autres filles ont fini par avoir peur de s’asseoir à côté d’elle. Personne ne savait comment mettre fin à cela. Un jour, je suis allée chez elle pour une « visite de l’enseignante ». Près de leur maison, il y avait un chien dont j’avais peur. Cette fois-là, le chien a failli me mordre : je ne suis plus retournée chez elle. Son père était un homme terriblement colérique, qui se mettait à crier au moindre prétexte. Très désagréable. Et voilà comment était sa fille : à peine tournait-on le dos que les choses disparaissaient sous notre nez. Je comprenais que lui parler ne servait à rien. L’effrayer, lui crier dessus ? Elle était habituée aux cris. Que faire ?

Une idée m’est venue, et j’ai décidé de la mettre en œuvre sans demander l’autorisation du directeur, à mes risques et périls.

Je suis entrée en classe et j’ai dit : « Les filles, j’ai pour vous une mission très difficile, qui demande un grand sens des responsabilités. Chaque matin, il faudra prendre la clé, ouvrir l’armoire, prendre la craie et l’éponge et les mettre à leur place au tableau, vérifier combien de cahiers il reste et si tout est à sa place. Avant de rentrer chez elle, la responsable vérifiera que l’armoire est fermée. Je voudrais choisir une fille capable d’accomplir cette mission. » Une forêt de mains s’est levée. Cette fille a levé la main si haut qu’il était impossible de ne pas la remarquer. Je l’ai choisie. Bien sûr, j’avais des doutes, mais j’ai décidé de prendre le risque. Comment avais-je pu me résoudre à lui remettre moi-même tous ces trésors entre les mains ?! Je me suis dit que nous avions déjà tout essayé sans succès : j’allais essayer de lui faire confiance. Mais je l’ai avertie qu’elle devrait venir tôt à l’école, veiller sur tout et assumer la responsabilité de faire en sorte que rien ne disparaisse.

Tout le monde a été surpris par ma décision ! J’avais moi-même remis entre ses mains les clés du trésor ! Le plus étonnant, c’est qu’elle n’a touché à rien ! Elle n’a pas pris pour elle un seul morceau de craie ! L’armoire contenait des choses si désirables, et elle avait une telle passion pour le vol ! Pourtant, elle n’a rien pris. Bien plus, elle a rempli ses fonctions avec zèle, un jour, une semaine, un mois, et elle a complètement cessé de voler.

La confiance que je lui ai accordée l’a complètement transformée. Je remercie le Tout-Puissant de m’avoir inspiré cette heureuse idée.

Un autre épisode de Tifrah concerne notre directeur. À l’époque, l’inspecteur du ministère de l’Éducation était le docteur Bolhaïm, un homme très strict et attaché aux principes. Il exigeait que chaque directeur entre dans les classes pendant les cours et surveille les enseignants pour vérifier la qualité de l’enseignement. Notre directeur nous a dit : « Je ne veux pas que vous pensiez que c’est moi qui l’exige. De plus, je ne veux pas vous mettre mal à l’aise ni vous gêner pendant le cours par ma présence. Mais, pour satisfaire à son exigence, je passerai de temps à autre derrière les fenêtres de la classe (les classes étaient elles aussi dans des caravanes) et j’écouterai le cours. Surtout, ne pensez pas que je vous contrôle ! J’ai entièrement confiance en votre capacité à donner un cours. Mais, de cette manière, je pourrai dire honnêtement à l’inspecteur que j’ai entendu le cours. » Voilà la leçon de confiance que nous avons reçue de notre directeur. Nous pouvions aussi apprendre de lui l’humilité, car lorsqu’il nous donnait son avis, à nous qui étions de jeunes filles, il nous parlait comme si nous étions ses égales en matière de compétence professionnelle, avec un grand respect pour notre opinion.

J’ai enseigné à Tifrah pendant 2 ans, puis je suis passée à Beit Hilkiya, puis à Jérusalem, dans l’école dont je suis devenue plus tard la directrice. Beaucoup de mes élèves étaient de nouvelles immigrantes.

Par exemple, la rue Chmouel Hanavi, à Jérusalem, était une rue de nouveaux immigrants.

Au début, il y avait là un champ. Des familles arrivaient, on leur apportait une nouvelle caravane, puis on a construit des immeubles en blocs préfabriqués. Aujourd’hui encore, je me souviens du bloc dans lequel habitait chaque famille, parce qu’à l’époque, il était d’usage de rendre visite aux familles des élèves pour savoir dans quelles conditions elles étudiaient et si la famille avait besoin d’aide. Des enseignants non religieux venaient voir ces gens pour les inciter à inscrire leurs enfants dans leur école. Ces familles étaient religieuses, mais les femmes ne savaient pas lire. Les hommes, eux aussi, étaient religieux surtout par tradition, mais, avec le temps, nous avons réussi à exercer une influence sur ces familles. Quand je suis devenue directrice de l’école, j’opposais à ces démarcheurs des jeunes filles du séminaire, qui allaient de maison en maison et convainquaient les familles d’inscrire leurs enfants dans une école religieuse.

Je dois dire que j’ai bénéficié du soutien et de l’aide du rav Moché Porouch (le père de Mena’hem Porouch). Il siégeait à l’époque au conseil municipal de Jérusalem. Je me souviens de lui depuis mon enfance : il rendait souvent visite à mes grands-parents. Ma mère leur préparait parfois des repas et leur faisait des ‘hallot pour Chabbat (une sorte de ‘hallot était sans sucre, car la femme de mon grand-père était diabétique, et l’autre était sans sel, car mon grand-père ne pouvait pas en consommer). Maman m’envoyait, moi, l’aînée des sœurs, apporter des provisions à mes grands-parents pour les aider. Où rangeait-on les provisions ? Dans le « réfrigérateur » — une armoire contenant de la glace, une glacière. On achetait la glace en blocs, on la cassait en morceaux et on la mettait dans le « réfrigérateur ». Maman m’envoyait aussi souvent apporter de la glace à mon grand-père. Bien sûr, en chemin, la glace fondait beaucoup, et je laissais derrière moi une traînée de gouttes.

Le rav Moché Porouch siégeait également au conseil d’« Agoudat Israël ». Nos chemins se croisaient lorsqu’il se rendait au bureau d’« Agoudat Israël » et que j’allais chez mon grand-père faire une commission pour maman. Un jour, me croisant comme d’habitude avec de la glace, il m’a dit : « Tu vas chez ton grand-père et tu lui apportes de la glace ? Comme tu es admirable ! Quelle gentille petite fille ! » J’étais très heureuse de recevoir les compliments d’un homme aussi important.

Depuis ce jour, je le cherchais sur mon chemin pour entendre à nouveau ses compliments.

Plus tard, une fois adulte, alors que je travaillais dans une école à Jérusalem, je lui demandais souvent de l’aide, et il me l’apportait très rapidement. Par exemple, l’école avait une cour, mais elle n’était pas clôturée. Je lui ai demandé de faire installer une clôture : des ouvriers ont été envoyés, et la clôture a été posée. Il ne m’a jamais opposé de refus. Il respectait les élèves, est venu plusieurs fois visiter l’école, leur posait des questions et leur donnait des prix pour les bonnes réponses.

L’organisation de cours pour les femmes est l’un des domaines dans lesquels il nous a beaucoup aidées. Les femmes de la rue Chmouel Hanavi étaient analphabètes : elles ne savaient ni lire ni écrire, mais le plus grave était qu’elles ignoraient aussi les règles du judaïsme. Par exemple, elles comptaient mal les 7 jours de pureté : il leur manquait 1 jour. Je l’ai entendu de plusieurs femmes et j’ai compris que cette erreur était répandue. Je me suis adressée à une femme qui enseignait ces sujets et je lui ai demandé de donner des cours. Mais pour donner aux femmes l’envie de venir, je prévoyais une petite collation et, parfois, des animations. J’appelais cela une « soirée pour les parents » et je demandais aux filles d’en faire la publicité auprès de leurs voisines adultes et des femmes de leur famille. Chaque semaine, les femmes étaient plus nombreuses. La question du financement s’est posée : mes propres moyens ne suffisaient plus. Je me suis adressée au rav Porouch. Il a accueilli cette idée avec beaucoup d’enthousiasme et nous a aidées financièrement.

L’une de mes élèves était la fille du grand rav Ovadia Yossef (zatsal). Pour faire face aux campagnes incessantes des groupes non religieux, je lui ai demandé de venir prendre la parole lors d’une soirée pour les parents, afin de les convaincre d’envoyer leurs enfants dans une école religieuse. Il est arrivé 5 minutes avant le début et m’a demandé de lui raconter une anecdote concernant l’une des filles. Je lui ai parlé d’une ancienne élève de notre école qui, bien qu’on parlât arabe chez elle, était devenue une excellente élève et occupait désormais un poste de directrice adjointe à Tibériade, où elle réussissait très bien (je lui avais moi-même obtenu ce poste : j’avais donné une recommandation et appelé l’école, car elle avait été une élève remarquable, et ils l’avaient acceptée avec plaisir). Le rav s’est exprimé avec beaucoup de clarté et a convaincu les parents.

Notre école comptait d’excellents enseignants et de merveilleuses élèves, mais il y avait aussi des exceptions. L’une des filles posait des problèmes.

Il lui arrivait de dessiner dans le cahier de sa voisine, de prendre des affaires sans permission et de beaucoup perturber les cours. Dans la cour, elle empêchait les autres filles de sauter à la corde et de jouer. Pendant les récréations, surtout lors de la pause du petit déjeuner, l’une des enseignantes devait veiller au bon déroulement des choses : que les filles fassent correctement la nétilat yadaïm (ablution des mains), n’oublient pas la bénédiction, ne s’attroupent pas ensuite, mais aillent tout de suite manger. Les enseignantes de surveillance se plaignaient chaque fois de cette fille, qui s’appelait Kokhava. Aucune enseignante n’arrivait à la maîtriser. Un incident a été particulièrement scandaleux : elle a rempli le récipient destiné à l’ablution des mains et en a arrosé toutes les filles qui se trouvaient derrière elle. Toutes les enseignantes, pourtant très compétentes et professionnelles, refusaient de travailler dans la classe de Kokhava.

Malgré tout, nous avons tenu jusqu’à la 7e année. Son enseignante s’est plainte auprès de moi de ne plus pouvoir supporter ce comportement : tantôt la fille pinçait ses camarades, tantôt elle déchirait leurs cahiers, et elle les empêchait d’écouter le cours. J’ai dit : « Envoie-la chez moi. »

La fille est entrée dans le bureau ; je lui parle, je lui explique, mais elle reste silencieuse et serre les lèvres de toutes ses forces. Elle n’a montré aucun regret, ni même le moindre signe qu’elle comprenait qu’elle était en faute.

J’étais désespérée et j’allais la renvoyer. Mais, me souvenant de l’exemple de mon premier directeur, je l’ai gardée à l’école. Elle est passée tant bien que mal en 8e année et a terminé sa scolarité. Après leur départ de l’école, nous réunissions nos anciennes élèves pour des soirées : elle n’est jamais venue, elle n’avait pas d’amies. Je reste encore aujourd’hui en contact avec la plupart de nos anciennes élèves ; les filles, devenues grands-mères, m’appellent pour me donner de leurs nouvelles.

Mais un jour, nous nous sommes rencontrées. J’étais allée au Mur des Lamentations. Une femme avec deux enfants, qui récitait la Amida, a attiré mon attention. Un petit garçon tirait sur la jupe de sa mère en l’appelant : « Maman ! Mais maman ! », tandis que le second, plus âgé, disait : « Chut ! Maman récite les 18 bénédictions, on ne doit pas la distraire maintenant ! » J’ai eu envie de voir la mère de ces petits : j’ai délibérément attendu avant de commencer ma prière pour voir celle qui avait appris à son fils à ne pas déranger quelqu’un pendant la prière. La femme recule de trois pas, termine sa prière et se retourne… « Maîtresse Rivka ! Oh, comme je suis heureuse de te voir ! » Elle me prend dans ses bras, m’embrasse et dit : « Aurais-tu cru voir Kokhava ainsi ? Aurais-tu cru que mes enfants seraient religieux et que mon mari étudierait au kollel ? Tout cela est le fruit de cette conversation dans le bureau de la directrice. Je me souviens mot pour mot de ce que tu m’as dit alors. Simplement, à l’époque, je ne voulais pas montrer que je reconnaissais que tu avais raison. »

J’avais souvent recours aux « visites à domicile » pour mieux connaître une élève et ne pas la réprimander d’emblée pour ses mauvais résultats ou son manque de soin.

L’une de mes élèves était très peu soigneuse. Lorsqu’elle recevait un cahier, j’avais envie de lui dire : « Garde-le propre au moins un jour », mais dès le lendemain, la couverture était tachée. Les vêtements de la fille étaient eux aussi toujours tachés, et son uniforme était sale. J’ai décidé de me rendre chez elle pour voir la situation de mes propres yeux, plutôt que de la réprimander tout de suite. Bien entendu, j’ai demandé l’accord de ses parents, et nous avons convenu d’un moment qui leur conviendrait pour ma visite. Ils habitaient près du marché, dans le quartier boukhariote (non loin de la yéchiva de Mir). Je suis arrivée chez elle…

Lorsque je lui avais demandé d’écrire quel métier exerçait chacun de ses parents, elle avait écrit : « Mon papa travaille dans les ordures. » Je ne pensais pas qu’il fallait le prendre au sens propre ! La fille a expliqué : « Il parcourt les rues à l’arrière d’un camion et ramasse les ordures ! » Je suis entrée chez cette famille et j’ai découvert une terrible pauvreté. En guise de table, ils utilisaient une caisse à légumes jetée par les marchands du marché. Il n’y avait pas une seule chaise dans la maison : ils s’asseyaient aussi sur des caisses. Il n’y avait pas d’armoire, ni pour les vêtements ni pour les cahiers. La fille mettait ses cahiers dans l’une des caisses ; il y en avait de deux sortes, en carton et en plastique. J’ai compris pourquoi ses cahiers étaient toujours froissés et sales. Il était impossible de se fâcher contre elle…  Je me suis adressée au rav Moché Porouch, et il leur a attribué un appartement dans un nouvel immeuble de Chmouel Hanavi. Nous avons également essayé de leur trouver des meubles.

De nos jours, les enseignantes ne font plus de visites à domicile, mais, dans tous les cas, avant de se fâcher contre un enfant, il vaut la peine de rendre « visite » à son monde intérieur pour comprendre que, peut-être, nous n’avons aucune raison de nous mettre en colère, mais devons l’aider à surmonter ses problèmes et faire preuve de patience. Souvent, les compliments, le soutien et la confiance qu’on lui témoigne peuvent aider un enfant : l’expérience le confirme.

Préparé par Mme Zissi Skarjinskaïa